LIVRE VIII, CHAPITRE XV
conlre lui-même, il y retourna, à la fin de juin, avec un ecclésiastique et son laquais. Ils arrivèrent, le 2 juillet, dans la soirée. Le Révérend abbé vint les recevoir à l'hôtellerie, en leur disant qu'il venait de fermer les yeux à un de ses religieux , dont ils verraient le corps exposé à l'église . Il leur raconta même quelques particularités de sa mort. Le lendemain, le comte de Santéna et ses compagnons de voyage ne manquèrent pas de se rendre de bonne heure à l'église : ils contemplèrent avec attention et une religieuse frayeur ce cadavre jeté dans un sanctuaire, comme aux pieds de Dieu. Il y avait sur sa figure tant de calme et de sérénité, et une telle expression de joie et de bonheur, qu'ils ne pouvaient se lasser de le regarder.
Rentré à l'hôtellerie, le comte de Santéna demanda quel était ce religieux : on lui répondit que c'était le Frère Palémon d'Harchies, ancien capitaine, précisément celui qu'il avait connu. On se figurera facilement quelles durent être sa douleur et sa surprise. Mais ce qui l'étonna le plus, ce fut la prodigieuse transformation de ses traits qui le rendait entièrement méconnaissable. Il avait toujours eu quelque chose de rude et d'âpre dans la physionomie : les yeux hagards, le teint couperosé, et véritablement la mort, dont le propre est de défigurer les beautés les plus accomplies, avait tellement effacé sa laideur, qu'on peut dire que c'était un des plus beaux visages que l'on pût voir (1). Le comte de Santéna ne pouvait expliquer naturellement ce changement : il le regarda comme un signe divin de la transfiguration céleste, et il en fut très ému.
Il voulut assister au convoi funèbre, qui se fit avec tant de piété, des cérémonies si majestueuses et si touchantes, qu'il n'avait jamais rien vu de plus imposant et de plus consolant. Lorsqu'on descendit le corps dans la fosse, il lui sembla que l'encens qui y fumait/signifiait la bonne odeur de Jésus-Christ que ce religieux avait laissée en mourant. Dans ce moment, tous les Frères, prosternés contre terre, faisaient retentir l'air du chant lugubre des Psaumes. Son émotion fut à son comble : c'était le dernier coup de la grâce.
Après la cérémonie, il se retira seul à l'église, derrière le chœur, et se cacha dans la chapelle de Sainte-Marie d'Egypte, et là, comme terrassé, il dit dans l'effusion de son âme : « Je suis persuadé, Seigneur, que vous n'êtes point content de moi, et que je ne fais point tout ce que vous demandez pour vous plaire! Et vous, ô mon Frère Palémon, que je crois devant Dieu, obtenez-moi la grâce de connaître ce qu'il veut que je fasse ! » En ce moment, il crut entendre une voix qui lui disait au dedans de
(1) Tout cela est raconté pages 18 et 19 de la Relation in-l!.