‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 162 sur 445 · II · texte numérisé non relu

II

lui-même : « Prends ma place et mon nom, et finis tes jours dans le lieu où tu es!... »

Alors, comme si un ange lui eût parlé , il résolut à l'instant de s'engager dans ce monastère par les vœux de religion , et d'y mourir.

Au sortir de l'église, il communiqua sa résolution à l'ecclésiastique qui l'avait accompagné, et le pria d'en instruire le Père abbé, qui eut d'abord de la peine à le croire; mais il ne lui fut plus permis d'en douter, lorsque le comte vint lui-même le trouver, et lui confirmer ce qu'on avait dit de sa part. Il ne mettait qu'une seule condition à son engagement : c'est que, dans le cas où il tomberait malade pendant son noviciat, on ne laissât pas de le recevoir.

Le Père abbé l'embrassa, et lui promit que, pourvu que son cœur demeurât ferme et constant dans les infirmités qui pourraient lui survenir, il serait heureux de recevoir ses vœux et son sacrifice. On lui aurait posé sur son front trois couronnes de roi , que son bonheur n'aurait pas été si grand. Impatient d'épancher sa joie , il courut au logis abbatial en apprendre la nouvelle à M. de Saint-Louis, dont l'étonnement fut extrême. Il loua fort sa résolution ; mais il lui représenta , avec beaucoup de sagesse, qu'il prît garde que la considération qu'il avait pour M. de Rancé et ses manières séduisantes n'y eussent trop de part : que ce digne abbé était avancé en âge, et qu'il pouvait mourir bientôt.

Le comte lui répondit en élevant la voix : « Ce serait assurément le plus grand malheur qui me pût arriver, de perdre le Père abbé : je l'honore plus que qui ce soit au monde, et personne ne le respecte plus que je fais; cependant ce n'est point à lui que je me donne, c'est à Jésus- Christ, qui ne meurt point, et je ne cherche que lui seul. »

M. de Saint-Louis, pénétré d'une telle réponse, l'approuva fort, et lui dit que ceux qui s'abandonnaient à Dieu sans réserve ne se pouvaient mécompter.

Avant d'entrer au noviciat, il voulut voir et embrasser une dernière fois l'ecclésiastique qui l'avait accompagné, et son laquais. « Hélas! leur dit-il, je ne me connais plus : Jésus-Christ, par son infinie miséricorde, m'a enlevé à moi-même, et m'a tourné le visage, de devant derrière, d'une manière si surprenante, que tout ce que je vois maintenant, ce n'est plus comme je le voyais autrefois. — Mais, lui dit l'ecclésiastique, avez-vous bien pensé aux difficultés de la Règle que vous embrassez? — Rien, répondit-il, par la grâce de Dieu, ne m'étonne : Jésus-Christ me tient dans son sein. Je serais bien ingrat, si je n'étais disposé à tout souffrir pour lui, comme il a tout souffert pour moi. Oui, je le suivrai jusqu'au dernier soupir de ma vie! »

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