‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 163 sur 445 · LIVRE VIII, CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

LIVRE VIII, CHAPITRE XV

Il s'attendrit un peu en embrassant son laquais, qui s'était jeté à ses genoux. Ce jeune garçon , touché de la grâce et d'un si grand exemple, dit à son maitre qu'il le suivrait partout, et que, ne l'ayant point quitté au service du roi, il se croirait bien lâche s'il ne le suivait pas au service de Dieu; et qu'il allait demander à être reçu parmi les Frères convers. L'ecclésiastique, qui avait eu quelque velléité d'entrer à la Trappe, se sentit fortement ébranlé à la vue de ce spectacle qui lui rappelait les scènes les plus grandes et les plus sublimes de l'antiquité monastique; il n'y put résister, et il fit son sacrifice. On vit au pied du même autel, comme autrefois, trois victimes s'offrir à Dieu en même temps, Ara sub una se vovet hostia triplex (1).

Le comte de Santéna, à peine entré dans les exercices, fut impatient de se dépouiller des livrées du monde, et il témoigna au Père abbé qu'il ne serait point content qu'il ne se vit revêtu de celles de la pénitence. Le Père abbé qui l'observait, et qui savait qu'il était animé de l'esprit de Dieu, lui accorda ce qu'il lui demandait; et, le 14 juillet 1692, il lui donna l'habit qu'il désirait et, tout ensemble, le nom de Palémon.

Le temps de son noviciat étant expiré, il ne fut pas besoin de délibérer sur sa réception. Tous les religieux , d'une commune voix et d'un même cœur, regardèrent comme une bénédiction de recevoir dans leurs rangs un homme que Dieu avait favorisé de tant de grâces.

Un de ses amis , qui avait bien voulu se charger de ses affaires temporelles , après avoir vendu son équipage et ses meubles , paya ses dettes les plus pressées , et le marquis de Tana, son frère, promit d'acquitter le reste. Sa sœur, la comtesse de Mayan, lui écrivit une lettre, où l'on admire une foi si ardente, des sentiments si chrétiens, si purs et si élevés, que nous n'avons pu résister au désir de la citer tout entière :

« J'étouffe, mon cher frère, tous les sentiments de la nature, pour adorer la très sainte volonté de Dieu et les miséricordes qu'il a répandues sur votre âme. Elles sont si grandes, que je voudrais me tenir jour et nuit la bouche contre terre pour l'en remercier et pour lui demander une sainte persévérance. Que vous êtes heureux , mon cher frère , d'avoir mis sous vos pieds ce vilain monde, pour ne servir que Dieu seul! Les lumières si vives dont il vous a éclairé, sont des grâces qu'il n'accorde pas à tous. Je prie la très sainte Vierge , dans le jour de sa fête, de vous protéger et confirmer dans vos saintes résolutions. Je ne suis qu'un misérable ver de

(1) Voir à ia tin de la Relation in-12, de la page 110 à la page 1$°2, une lettre d'un ecclésiastique sur la conversion du comte de Santéna, datée de la Trappe, le 12 juillet 1691 , et une lettre du comte du Charmel à M. le commandeur de Mareuil.

terre; mais si j'étais un homme, votre retraite m'a tellement touchée, que je vous irais trouver, comme firent les frères de saint Bernard. Mais, ne le pouvant pas, je me consoie, dans l'espérance que j'ai que, par la miséricorde de Dieu, nous nous reverrons dans le paradis. Je sacrifie volontiers à sa gloire la douleur que je sens de ne pouvoir plus vous revoir en ce monde. Je la lui offre pour le bien de votre âme, qui m'est plus chère que tout le reste, et pour le salut de laquelle je donnerais de bon cœur jusqu'à la dernière goutte de mon sang.

« Oubliez le monde, mon cher frère; mais n'oubliez pas ceux qui y sont retenus par des liens aussi forts que sont ceux d'une famille et des enfants. Demandez à Dieu qu'il me fasse la grâce de les élever pour son service et pour sa gloire, et ne me refusez pas, je vous prie, pour ma consolation , de m'envoyer quelquefois de vos nouvelles , si votre Règle vous le permet. C'est la seule chose dont je pourrai adoucir mes peines. Croyez, et je l'espère, que vos lettres, pleines de l'Esprit de Dieu, m'animeront à vivre et à mourir sur la croix que Dieu veut que je porte. Le même sang nous a donné la vie, il faut que le même esprit nous fortifie et nous anime. Adieu, mon cher frère, je vous embrasse aux pieds du crucifix; c'est où je vous chercherai dorénavant. Adieu, encore une fois, mon très cher et bien-aimé frère! »

On ne peut lire une pareille lettre sans sentir ses entrailles émues. Elle nous reporte aux Paula, aux Eustochie, aux Marcelle et à d'autres dames romaines du temps de saint Jérôme : on revoyait à la Trappe les beaux jours de l'Église primitive.

Le jour de sa profession , le comte de Santéna fut au comble de ses vœux. Il vint au Chapitre, où le Père abbé lui parla avec beaucoup d'éloquence de la grandeur de ses égarements, et de la bonté avec laquelle Dieu lui avait tendu la main pour le ramener. Ce discours le pénétra jusqu'au fond du cœur, et il se prosterna fondant en larmes; et» s'étant relevé, il prit la parole à son tour, et fit devant tous ses Frères le récit de la vie malheureuse qu'il avait menée dans le monde, et il s'exprima d'une manière si humble et si touchante, que ce fut au milieu des pleurs et des sanglots de toute la communauté qu'il prononça ses vœux.

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