CHAPITRE PREMIER
De l'opinion de l'abbé de Rancé sur les études dans les cloîtres; Mabillon publie son Traité des Etudes monastiques (1691).
Nous avons vu l'abbé de Rancé, dans les grandes questions de la solitude, de la pauvreté , de l'obéissance, du travail des mains , s'attacher à l'esprit primitif de la vie monastique ; il en sera de même pour celle des études. Il s'efforce de les réduire à leurs éléments les plus vulgaires , de les mettre en harmonie avec l'humble condition de ses religieux, tous agriculteurs ou artisans : point d'études savantes, et, comme dans le premier Clairvaux, point d'autre école que celle du désert, point d'autres maîtres que les chênes et les hêtres des forêts.
« Qui que ce soit, disait-il, n'entrera dans la bibliothèque qu'avec la permission du supérieur , laquelle il n'accordera que très rarement , n'y ayant rien de si ordinaire aux religieux que d'aimer à feuilleter des livres inutilement ou pour contenter leur curiosité. Il faut qu'ils sachent qu'ils y ont renoncé en s'engageant dans le monastère , et qu'il n'y a plus de science qui leur convienne que celle de leur profession (I). » Il voulait qu'on se conformât à fa Règle de Saint-Renoit pour la durée de la lecture quotidienne, c'est-à-dire qu'on ne la prolongeât pas au-delà de trois heures en Carême, et de deux le reste du temps (2).
A la Trappe , ainsi que dans l'ancien Cîteaux , on distribuait les livres avec cérémonie, comme des choses saintes. Le premier dimanche de Ca-
(1) Règl. de la Trappe, t. I, pages 67 et 68.
(2) Reg. S. Bened. , c. xlviii.
rême, après la lecture de la Règle, on présentait un livre à chaque religieux qui le recevait de ses deux mains avec joie, en faisant une inclination profonde en signe de son respect pour la divine parole (1). Lire, c'était communier au Verbe de Dieu dans le sacrement des saintes Ecritures. Or, pour une pareille action, il fallait un second temple, une seconde église. Les premiers Pères avaient désigné pour cela les cloîtres avec leurs arceaux et leurs voûtes : ils les avaient considérés comme les tabernacles et les sanctuaires de la lecture (2).
Aussitôt qu'on y était arrivé pour y lire ou pour y écrire, on se mettait à genoux et on invoquait le Saint-Esprit, en disant tout bas l'antienne : Venez y Esprit-Saint, avec l'oraison. Si on lisait le Nouveau Testament, on demeurait agenouillé durant toute la lecture, et après, on pouvait s'asseoir pour réfléchir ; si c'était l'Ancien Testament , on en lisait seulement à genoux les premières lignes (3).
On gardait dans le cloître des lectures un silence perpétuel, sans qu'aucune nécessité pût obliger de le rompre. On ne s'y promenait jamais, mais on y restait ou à genoux ou assis, et toujours silencieux (4).
Il fallait y marcher très doucement, en fermer et en ouvrir les portes de même, afin de n'en point troubler le repos et de ne pas interrompre l'attention des Frères, parce que c'est plutôt Dieu que les hommes qui nous parlent dans nos lectures, selon la pensée de saint Augustin , et que cette circonspection est une suite du respect que l'on doit à une si grande majesté (5).
Quant au nombre des livres, l'abbé de Rancé, à l'exemple de saint Benoît, voulait que Ton n'en donnât qu'un seul à chacun des Frères (6). Il pensait que la multitude des livres ne convenait point à un solitaire qui ne doit lire que pour alimenter son âme et la sanctifier. « Je dis, ajoutait-il, que la pluralité des livres tout à la fois et non pas successive n'est bonne que pour dérégler la tête et corrompre le cœur d'un moine, et que comme un seul mets suffit à celui qui mange pour la nécessité et non pas pour le plaisir, ainsi c'est assez d'un livre pour un solitaire qui ne cherche que la vie de son âme... Un seul volume suffit à une âme réglée, et mille ne suffiraient point à une âme qui ne l'est pas. Il en est'de la soif de la science
(1) « Quos libros, duobus manibus, prea gaudio divinarum Scripturaruni suscipientes, singuli profunde , laetanter inclinent. » {Lib. Us. , c. xv.)
(2) Règl. de la Trappe, 1. 1, p. 86 et 87.
(3) Id., 1. 1, p. 88.
(4) Lib. Us. cist. , c. LXXIX.
(5) Règl. id., p. 92.
(6) « Accipiant omnes siagulos codices de Bibliotheca, etc. » {Reg, S. Bened., c. XLvm.