‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 165 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE PREMIER

comme de celle de l'or; ce sont deux avances toutes semblables : Tune est insatiable aussi bien que l'autre (1).

« Il serait inutile de se modérer dans le nombre des livres si on ne le faisait dans la manière de les lire, et si en réprimant, d'une part , la curio. site , on lui accordait , de l'autre , ce qu'elle demande , c'est-à-dire si on se laissait aller à cette avidité naturelle qui fait que l'on dévore les livres , et qu'on voudrait en voir tout à la fois le commencement , le milieu et la fin.

« C'est une eau qui court avec rapidité, qui n'a pas le temps de pénétrer les lieux où elle passe. A peine conserve-t-on quelque mémoire de ce qu'on lit avec tant de vitesse, et outre qu'on perd inutilement un temps précieux , c'est abuser des vérités les plus saintes , c'est les traiter sans le respect et la révérence qui leur est due, et c'est comme si on touchait les vases sacrés avec des mains impures. »

Ainsi , selon l'abbé de Rancé , le livre du moine est comme un vase sacré qui renferme la céleste vérité, la science divine destinée à être la nourriture de son esprit ; il faut qu'il s'en approche, comme de l'autel et de la table sainte, avec une âme calme et un cœur pur. Il n'est pas possible d'envisager la lecture et l'étude sous un point de vue plus religieux, plus moral et plus élevé.

Pour nous résumer, toute la bibliothèque du Trappiste se composera d'un seul volume; il le lira par ordre et tout entier, per ordinem ex integro, lentement, réfléchissant sur les vérités qu'il y découvrira, les gravant dans son âme, les faisant passer dans sa conduite, mesurant ses progrès spirituels sur sa science , et regardant comme un grand malheur d'être plus savant sans être plus saint. Ce livre sera de l'Ecriture sainte ou des saints Pères qui ont traité de la vie monastique (2). Cependant, on tiendra compte des vocations extraordinaires pour de plus grandes études, et on devra les seconder (3).

Ainsi , la prière avec quelques pieuses lectures , les veilles, les jeûnes, le silence, le travail des mains, la séparation complète du monde, telle est en général la destinée primordiale du moine dans les vues de Dieu et de l'Eglise; tel est le cénobite primitif en Orient et en Occident; tel était, selon l'abbé de Rancé , le type auquel on devait s'efforcer de revenir. Mais il ne faut pas confondre le moine et le religieux proprement dit : tout moine est religieux, mais tout religieux n'est pas moine. Vous appartenez

(1) Explic. de la Règle de Saint-Benoit, p. 302 et 303, t. II.

(2) De la Sainteté et des Dev. de la Vie monast. , t. II, c. xix, p. 376. — Eclairciss., p. 388. — Explicat. de la Règle de Saint-Benoit. Avertissement.

(3) Eclairciss. cliff., p. /,04, 2e édit.; — et Explicat. de la Règle de Saint-Benoit. Avertissement.

à une de ces milices, de ces congrégations dévouées que l'Eglise a rapprochées du monde pour qu'elles fussent plus à portée de le servir; vous devez étudier, enseigner, prêcher, catéchiser; vous pouvez composer des ouvrages utiles à la religion, mais vous n'êtes pas ce solitaire, ce cénobite qui s'est sauvé dans le désert pour s'y cacher, y pleurer ses péchés et ceux des autres, y vivre et y mourir sous son froc et sous son cloître,jentre sa croix et son psautier.

Depuis longtemps , un certain nombre de religieux cloîtrés ou qui prétendaient l'être , se livraient sans scrupule, non seulement à l'étude des sciences sacrées, mais encore à celle des sciences profanes. Le solitaire le plus saint de son siècle venait leur dire en face qu'ils étaient hors de la voie de leurs premiers Pères, hors du premier esprit de leur vocation. Ils ne pouvaient manquer de ressentir au fond de leur conscience quelque inquiétude et quelque trouble. Nulle part il n'y eut autant de mouvement et d'agitation que dans le vieil Institut des Bénédictins. Plusieurs d'entre eux, après que le sol de l'Europe eut été suffisamment défriché par les travaux agricoles de leurs prédécesseurs, avaient cru devoir s'appliquer au défrichement d'un autre champ, celui de l'érudition encore couvert de ronces et d'épines. Il s'était formé une congrégation nouvelle qui avait pris le nom de Congrégation de Saint-Maur, dont la plupart des membres étaient comme autant de défricheurs du passé. Cette transformation avait été providentielle : en effet, le protestantisme, comme on le sait, ne cessait d'en appeler aux temps primitifs du christianisme, et au moyen d'interprétations forcées, de falsifications, il se vantait d'y avoir retrouvé les principes de la vraie doctrine. Il fallait au catholicisme de nouveaux auxiliaires : il les trouva dans les enfants de Saint-Benoît, dont l'Ordre s'était toujours admirablement prêté à tous les besoins de l'Eglise et de l'humanité. Ils se chargèrent de remonter au berceau et comme aux sources de la religion chrétienne , de ramasser tous les monuments des premiers siècles , de les confronter les uns avec les autres et avec les plus anciens manuscrits, et de leur rendre ainsi toute la pureté des textes originaux.

C'est au moment où leurs grands travaux sont commencés et marchent avec le plus d'entrain et d'accord, c'est quand l'Europe savante les regarde et les admire , que l'abbé de Rancé se dresse devant eux et leur déclare sans détour : qu'ayant quitté la bêche pour la plume, la charrue pour les livres, les champs pour les bibliothèques, la psalmodie pour l'étude, ils ne sont plus de véritables moines, ni de vrais disciples de saint Benoît (I).

(1) « Tanc vere mnoachi surit si labore manuum suarum vivunt, sicut et Patres nostri et Apostoli. » (C. xlviii, Reg. S. Bened.)

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