LIVRE IX, CHAPITRE PREMIER
Les Bénédictins comprirent que l'idée fixe de l'abbé de Rancé, c'était le couvent agreste et même un peu sauvage, tel qu'on le retrouve à l'origine de Citeaux, voire même dans la Règle de Saint-Benoit, c'est-à-dire une métairie dans une solitude profonde, loin des villes et des habitations des hommes, avec un cours d'eau , un moulin , des ateliers, quelques bêtes de somme, des instruments agricoles (1), des travaux champêtres entremêlés de prières et de psalmodie. C'est ce que le bénédictin Dom Germain écrivait alors : « Il veut de toutes ses forces nous renvoyer à la houe et à la charrue (2). » Ils tremblaient tous à la seule pensée de se voir forcés peut-être d'interrompre les éditions commencées des Pères de l'Eglise latine et de l'Eglise grecque, les Annales bénédictines, les collections de chartes et de diplômes , les in-folio de Spiciléges et d'Analectes , etc.
Cette antiquité chérie qu'ils ont dégagée de ses linceuls et à moitié soulevée , faudra-t-il la laisser mourir une seconde fois et retomber dans la poussière du sépulcre ?
Depuis environ neuf ans que l'abbé de Rancé avait publié ses principes sur la vie monastique , les impressions que son livre avait faites , loin de s'amortir avec le temps, comme on s'y attendait, s'étaient, au contraire, ravivées. Ses adversaires comprirent qu'il était urgent de raffermir les âmes ébranlées , de calmer les consciences par une réponse péremptoire. Les Bénédictins avaient dans leurs rangs l'homme qu'il leur fallait pour cela : ils avaient Mabillon. C'était un religieux de grande science, il devait être humble ; il était plein de douceur, on l'avait surnommé le doux Mabillon, dulcis Mabillonius ; le choc des contradictions ne devait pas facilement l'émouvoir et encore moins l'aigrir. Il était pacifique et ennemi des contestations et des disputes; mais depuis longtemps, comme il l'avoue lui-même, on le pressait d'écrire, et il hésitait toujours devant les graves difficultés de la matière. Il tremblait d'entrer dans cette lutte grosse d'orages. « Ce qui me détournait le plus, dit-il, c'est qu'un grand serviteur de Dieu, qui fait aujourd'hui tant d'honneur à l'état monastique, s'est expliqué d'une manière si noble et si relevée sur ce sujet, qu'il est malaisé d'y réussir après lui , vu que, si on suit son sentiment, il y aura peu de choses à y ajouter; et si on s'en écarte , on court grand risque de n'être pas approuvé.
« Mais peut-être qu'il ne sera pas impossible de trouver un milieu en
(1) «Terras ab habitatione horainum remotas Sylvas aquasque ad facienda mo-
lendina, equos, pecora, stabula et grangias, etc. » Annal, eût., 1. 1, p. 24.
(2) « Quo pollet vigore nos ad aratra, ligones, cœmenta, est damnaturus. » Valéry, Correspond, inédite des Bénéd. , t. II , p. 331.
cette rencontre, et que l'on pourra demeurer d'accord avec lui que si tous les solitaires étaient comme les siens, et si on était toujours assuré d'avoir des supérieurs aussi éclairés que lui, il ne serait pas beaucoup nécessaire que les solitaires s'appliquassent aux études, puisqu'on ce cas leur supérieur leur tiendrait lieu de livres, suivant l'expression de saint Augustin, nos simus codex ipsorum, et qu'il suppléerait à toutes les connaissances qu'ils pourraient acquérir par l'étude. Mais il est difficile, pour ne pas dire impossible, que toutes les communautés monastiques soient dans ce haut degré de perfection que l'on admire avec raison dans cette sainte abbaye.
« Alors les études sont nécessaires , tant pour former des supérieurs capables, que pour donner aux solitaires assez de connaissance pour y suppléer en quelque façon, lorsque ce secours viendra à manquer. Autrement, les communautés tomberaient infailliblement dans l'abattement, le relâchement et même dans l'erreur, faute de capacité dans les inférieurs et dans les supérieurs mêmes.
« Je ne croirai donc pas manquer du respect que l'on doit à ce serviteur de Dieu, si j'examine tout ceci dans ce traité (1). »
Ce début si calme, si digne, si modeste, peut donner une idée générale du livre. En honorant ainsi l'abbé de Rancé, Mabillon s'honorait encore plus lui-même.
Il commence par déclarer avec toute bonne foi et toute loyauté que les monastères n'ont point été fondés pour être des académies de science, mais des écoles de pénitence et de larmes. «Le désir d'acquérir la science, dit-il , a été si peu le motif que l'on a eu d'abord dans l'établissement des communautés religieuses, qu'on peut assurer, au contraire, que ces sciences, si on en excepte celle des saintes Ecritures, ont été comprises dans le mépris que l'on y faisait de toutes choses. Saint Grégoire de Nazianze nous l'apprend, lorsqu'il marque les raisons qui le portèrent aussi bien que saint Basile à se retirer dans la solitude du Pont, avec les saints moines qui y demeuraient. « J'ai consacré à Dieu , dit ce grand homme , tout ce que je possédais, richesses , réputation , santé et les sciences mêmes que j'avais acquises, desquelles j'ai tiré ce seul avantage de les pouvoir mépriser pour Jésus-Christ (2). »
Toutefois, Mabillon ajoutait que si les études n'étaient pas le principal but des solitaires , si elles n'avaient jamais été nécessaires à chacun d'eux pour acquérir la perfection de leur état , on pouvait affirmer néanmoins
(1) Traité des Étude? monastiques. Avant-Propos, p. 3 et 4.
(2) Ibid., p. 5 et 6.