LIVRE IX, CHAPITRE PREMIER
nous un sujet d'illusion et d'égarement en cette vie et de condamnation en l'autre (1). »
Mabillon manque en général de mouvement et de saillie dans son récit et son style ; sa grande et solide érudition est comme un poids qui lui pèse et le gêne ; sa marche est un peu lourde : c'est celle du chevalier bardé de fer. Au reste , il semble dédaigner toute manière , toute afféterie, toute recherche d'esprit. Sa composition ne paraît pas lui coûter le moindre effort, parce qu'elle ne s'abaisse jamais à aucune prétention. — Il se sert delà parole, selon l'expression de Fénelon, comme un bomme modeste de son habit, pour se vêtir et non pour se parer. Sa discussion se recommande surtout par une politesse, une douceur, un amour de la paix, une simplicité touchante qui gagne le cœur.
Le Traité des Études monastiques, achevé d'imprimer le 16 juin de cette année 1691, parut le 20 du même mois. Il était approuvé de six docteurs et professeurs en théologie. On eût dit que toute la Faculté se levait avec Mabillon pour combattre l'abbé de Rancé : c'étaient MM. Gerbais, Gobillon, Pirot, Courcier, Du Bois et Salmon , dont les témoignages ne pouvaient être plus flatteurs , confondant dans les mêmes éloges le livre, l'auteur et la Congrégation de Saint-Maur. Toutefois, en lisant attentivement ces approbations si louangeuses, on s'apercevait aussitôt qu'elles étaient une critique indirecte du livre, puisque les approbateurs reconnaissaient que, par l'étendue qu'on y donnait aux études, il s'agissait plus des études en général que des études cénobitiques en particulier. « Il semblait, dit l'un d'eux, que, par ce titre d'Études monastiques, on ne devait s'attendre à y rencontrer ou que l'histoire des moines savants, ou , au plus, qu'une idée et une méthode propre à régler les études monastiques; mais l'auteur donne, en même temps, un juste plan à tous ceux qui veulent faire quelque progrès dans les sciences convenables à des chrétiens, de quelque condition qu'ils puissent être. »
« Quand on lira ce livre, ajoutait un autre, on pourra aisément reconnaître qu'il est bon pour tout le monde. »
« Le plan d'études qu'il trace, observait un troisième, et le recueil des difficultés les plus importantes de la théologie et des éclaircissements m'ont paru d'une très grande utilité pour toutes les personnes qui voudront approfondir les matières ecclésiastiques. »
Le docteur Philippe Du Bois, l'un des approbateurs, était sans contredit un homme d'une grande érudition (2) ; mais son approbation n'avait
(1) Traité des Etudes monastiques, p. 38»;.
(i) Il avait édité Catulle, Properce et Tibulle (ad usum Delfj/tini ), ainsi que le* œuvres tliéologiques de Maldonut.
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point été inspirée par cette douce charité que le livre de Mabillon respire à chaque page. On y remarquait avec peine des expressions dures et blessantes , que Pabbé de Rancé ne pouvait manquer de s'appliquer. « Nous devons, disait-il , bénir la Providence divine d'avoir suscité en nos jours ce savant homme (Mabillon), pour travailler à guérir une des plus dangereuses maladies du siècle où nous vivons, qui est l'opinion, ou plutôt l'erreur dans laquelle plusieurs sont tombés, que les études et les sciences sont non seulement inutiles , mais même nuisibles à ceux qui vivent dans la solitude. Ce mal , à la vérité , n'est pas nouveau , puisque le plus savant et le plus éloquent des docteurs de l'Église, faisant le panégyriqne de saint Basile, son ami, se plaignait que de son temps, par une extravagance insupportable, et sous prétexte de dévotion, plusieurs chrétiens blâmaient les études et rejetaient les sciences, comme dangereuses et opposées à la véritable piété ; et ce grand saint emploie toute la force de son éloquence et de son zèle pour exhorter les fidèles à bien prendre garde de ne pas tomber dans cette erreur et dans un égarement d'esprit si funeste (1). »
L'abbé de Rancé, en lisant ces paroles, ne put ne pas croire qu'on suspectait son orthodoxie, qu'on voulait attaquer sa doctrine. Ce fut un trait acéré qui s'enfonça profondément dans son cœur.
Le livre de Mabillon, soit par lui-même, soit à raison de la grande réputation de celui qu'on y combattait, était bien propre à piquer la curiosité du monde lettré. On en fit hommage à un certain nombre de prélats (2) et de savants de France (3). Il fut bientôt connu à l'étranger, par la vaste correspondance que la Congrégation de Saint-Maur entretenait avec la plupart des célébrités de l'Europe. On l'adressa aux bibliothécaires, aux archivistes fameux, comme Magliabechi, de la bibliothèque florentine; Gasanate , de la Vaticane ; Gattola, du Mont-Cassin , qui avaient connu et apprécié l'auteur dans son voyage d'Italie (4).
On l'offrit au grand-duc de Toscane, Côme III (5); le docte Noris, alors théologien de ce prince, l'auteur de Y Histoire Pélagienne, ne fut point oublié. Il répondit avec force compliments (6). On ne manqua pas
(1) Voir toutes ces approbations en tète du Traité des Etud. monasti
(2) Ceux qui se montrèrent les plus hostiles à l'abbé de Rancé furent Huet, évêque d'Avranches, et Le Goux de la Berchère, archevêque d'Alby. Œuvres posth. de Mabill. (V. Thuillier), t. I, p. 392 et 397.
(3) Ibid., p. 391 et suiv.
(4) Voir Valéry, Correspond, inédite des Bènéd., etc., 2e vol.
(5) Ibid., t. II, p. 321. (Mabillon au grand-duc de Toscane. Paris, 10 sept. 1691.;
(6) (Euvr. posth. de Mab.y 1. 1, p. 393.