‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 18 sur 445 · LIVRE VII, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE VII, CHAPITRE III

peu près le même : ce qui donne à l'ensemble quelque peu de monotomie; mais l'auteur, par la fécondité de son talent, tout en reproduisant tant de fois le même ordre de preuves, a su varier chaque sujet par des aperçus nouveaux, et intéresser le lecteur jusqu'à la fin.

Il ne ressemble point à ces prolixes narrateurs qui, au lieu d'entrer tout d'abord en matière, se tournent et se retournent sur eux-mêmes, comme un voyageur quj ne connaît pas sa route. Il aborde de suite son sujet; par exemple : Qu'est-ce que le travail des mains? Doit-on le mettre au nombre des observances monastiques ? Pourrait-on en dispenser les religieux pour les appliquer à la lecture, à V étude ou à la prédication ? Quel doit être ce travail?

Sur chacune de ces questions, outre les Saintes-Écritures, il passe en revue les docteurs de l'Église, les Pères du désert; il en cite un grand nombre; il expose les règles d'Orient. D'un bond, d'un saut, il revient à l'Occident, dont il exhume les principaux instituts cénobitiques ; ceux de Saint-Benoît, de Saint-Césaire, de Saint-Aurélien, de Saint-Ferréol, de Saint-Colomban, de Saint-Fructueux, de Saint-Pierre Damien, de Saint- Bruno; enfin, de Saint-Robert et de Saint-Étienne Harding. D'un côté, il ne remonte pas moins qu'à la Thébaïde : il va prendre la source au creux du rocher, au fond du premier désert; de l'autre, il s'arrête à Citeaux, comme à la seconde limite suprême : ce sont là ses colonnes d'Hercule; il semble que, hors de là, il n'y a plus de moines dans l'Église. Telles sont les deux extrémités de sa course de géant à travers le temps et l'espace.

L'abbé de Rancé n'était pas homme à emprunter l'érudition des autres ; il était assez riche pour payer de son propre fond; il savait assez de grec pour lire et comprendre les textes originaux qu'il avait entre les mains. Sa traduction est faite sur ces textes mêmes. Si le sens de quelques mots n'a pas été jusqu'alors bien fixé, si l'interprétation en a été douteuse, il ne recule pas, il scrute, il fouille les lexicographes, il interroge les auteurs qui l'ont employé, les scholiastes qui l'ont interprété ; il ne s'arrête que quand il est arrivé à la racine, et par la racine à la véritable signification (1).

L'abbé de Rancé, dans quelques parties de son livre, a déployé une

(1) L'abbé de Rancé a presque toujours traduit sur le grec, et nous avons plusieurs fois constaté l'exactitude scrupuleuse de sa traduction. Qu'on lise, t. II, p*. 269 et s., le passage où il est question du Te^a^oç, poisson salé, de la Règle de Saint-Basile, et l'on verra comme il procédait. Il consulte les petits et les grands dictionnaires, au nombre de cinq ou six ; les Lexicon de Scapula, de Ghœradamus {Lexicopator Etymon), de Griff; YOnomasticon de Julius Pollux; les Racines grecques de Lancelot; enfin Aristophane (Je? N nées).

grande richesse de style ; il a de loin en loin la pompe, la magnificence et la majesté de Bossuet. Ce dernier crée ses mots comme ses idées; il peint souvent avec des images vives qui agrandissent l'âme et l'étonnent. Bossuet est un homme de génie; l'abbé de Bancé un homme d'un esprit supérieur, d'un talent éminent, qui écrit toujours avec facilité, souvent avec beaucoup de verve et de feu, quelquefois avec grâce. Mais il s'occupe plus du fond que de la forme ; il cherche à instruire et non à plaire, et il plaît cependant, sans prétention, malgré lui, comme les beautés modestes.

Sa traduction des Pères du désert est si simple, si naturelle, si noble, elle exhale un tel parfum d'antiquité, qu'on la dirait un écho fidèle de leur voix retentissant de leur siècle dans le nôtre, et qu'on croirait les entendre eux-mêmes dans leurs grottes ou sous leurs palmiers (1).

Sans doute, ces idées, par elles-mêmes, ont quelque chose de grand, d'indéfini, de sombre, où l'imagination se perd; elles émeuvent naturellement notre âme; mais sous la plume de l'abbé de Bancé, elles nous bouleversent et nous transportent . Jamais l'Orient monastique n'avait trouvé en Occident un pareil interprète. On comprend que ses religieux durent se sentir emportés vers ces paradis terrestres dont il leur faisait de si ravissantes peintures; aussi se croyait-il obligé de leur dire en finissant : «Je vois que ce que vous venez d'entendre, vous cause des désirs violents d'imiter ces bienheureux solitaires, et, qu'étant embrasés d'une sainte ardeur, toutes vos pensées vous portent du côté du désert, et que chacun de vous ne demande plus que les ailes de la colombe pour s'y envoler et s'y reposer. Mais il faut arrêter vos sentiments, modérer votre zèle, et ne lui pas donner en cela tout ce qu'il vous demande; car les temps sont passés , les portes des solitudes sont présentement fermées, les entrées n'en sont plus libres, et la Thébaïde n'est plus ouverte (2). »

L'abbé de Bancé, au point de vue littéraire, a quelque chose de Port- Boyal, la sobriété d'ornements, l'austérité de la forme, le ton didactique, la pureté grammaticale, le nerf et le muscle; mais, comme le style n'est que l'image de l'âme, il a ce qu'on ne retrouve pas, en général, dans cette école : du mouvement , de la chaleur, la flamme de l'imagination ; il a ce qui manque à Saint-Cyran, à Arnauld, à Nicole, à de Sacy; il a l'onction , qui est l'épanouissement et l'efîlorescence du cœur.

Par l'érudition, l'abbé de Bancé se rapproche des Bénédictins de la grande école d'alors : des Mabillon, des Montfaucon, des Buinart;

(J) Voiries cinquante ou soixante premières pages du tome Ier, sur l'origine de la vie solitaire.

(2) T. I, c. IV, p. 35, in-12.

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