LIVRE IX, CHAPITRE II
ses enfants, et ne voulut plus prendre ni nourriture ni repos. Les consolations l'aigrissaient au lieu de le calmer, et il disait qu'il allait se mettre en quête de quelque caverne sauvage , non pas tant pour y vivre que pour y mourir. Un homme, aujourd'hui, dans de pareilles circonstances, finirait par le suicide, c'est-à-dire par un acte de lâcheté et d'infamie.
M. Lion avait de la foi , il consulta quelques personnes pieuses et instruites qui s'efforcèrent de lui faire perdre l'idée fixe qu'il avait de se sauver dans les forêts et les déserts , lui représentant que c'était un piège que le démon lui tendait , qu'ayant des enfants il ne pouvait en conscience les abandonner. Ces décisions ne purent le satisfaire. Les tourments de son âme et les troubles de sa conscience ne faisaient que s'accroître, et il allait peut-être succomber à la plus affreuse des tentations, lorsqu'il eut la pensée de s'adresser au Père Gourdan de Saint-Victor qu'on regardait dans tout Paris comme inspiré du Ciel : il le pria de lui faire connaître ce que Dieu voulait de lui dans la désolante position où il se trouvait. Le saint homme lui demanda du temps pour consulter le Seigneur et le remit à huitaine. M. Lion revint au jour marqué, et il s'aperçut que le Père Gourdan qui dans la première entrevue avait toujours les yeux baissés, selon sa coutume, le regardait alors fixement et ne répondait à rien de tout ce qu'il lui disait; puis après quelques instants de silence, comme s'il fût revenu d'une profonde extase : '« Allez, mon Frère, lui dit-il, allez hardiment dans la solitude où Dieu vous appelle! vous y trouverez votre repos et votre sanctification. »
Le Père Gourdan était trop habile médecin des âmes pour ne pas connaître le remède qu'il devait appliquer à celle-ci : ce n'était pas la morne solitude des anachorètes qu'il lui fallait; mais la solitude des cénobites, animée par les chants sacrés, par les offices et les cérémonies de l'Église, par les prières et les exemples des saints moines, par les travaux agricoles; il lui fallait la Trappe. Ce fut là qu'il l'envoya; mais il ne lui conseilla pas de se faire religieux, afin d'être libre de revenir quelquefois à Paris, si cela était nécessaire, et de disposer de ses grands biens pour la gloire de Dieu et dans l'intérêt de sa famille.
M. Lion arrangea toutes ses affaires : mit ses enfants dans d'honnêtes et pieuses pensions, afin d'y recevoir une éducation chrétienne; et, après leur avoir assuré d'honorables établissements, il se hâta de se rendre à la Trappe. L'abbé de Rancé voulut bien se charger de sa direction, et lui donna pour habitation un petit ermitage près du monastère, où il demeura le reste de ses jours, sous le nom de Frère Théonas. Il avait apporté avec lui des habits et des meubles précieux : son directeur lui conseilla de les distribuer aux pauvres, die se vêtir comme les pavsans du n. 18
Perche et de se contenter du misérable mobilier des Trappistes. Dans les beaux jours, il s'occupait de la culture d'un petit jardin attenant à sa cellule. En hiver et dans les intempéries, il allait aux ateliers avec les moines. Il priait et travaillait alternativement.
« Il s'éleva bientôt à la plus haute perfection, dit l'historien , et l'odeur de sa sainteté se répandit dans tout le voisinage et jusqu'à Paris. » Il n'oublia pas son épouse : au contraire, il y pensa plus que jamais; seulement son chagrin n'était pas comme autrefois du désespoir, mais une douleur résignée. Ses larmes, en tombant sur la croix, n'étaient plus si amères ni si brûlantes; elles ne dévoraient plus son cœur. Ses enfants venaient le voir de temps en temps; il ne cessa de les aimer et de prier Dieu pour eux. Leur père, dans cette solitude, était encore un honnête homme et un excellent chrétien dont ils pouvaient être fiers; tandis qu'autrement, ce n'eût été peut-être qu'un lâche déserteur de la vie dont ils auraient eu à rougir. Le roi d'Angleterre, Jacques II, ne passait jamais par la Trappe qu'il ne vît le Frère Théonas, et ce prince en était toujours extrêmement édifié. Il n'y a peut-être pas eu dans ce siècle de rencontre plus étrange et plus curieuse que celle de ces deux hommes : un roi qui venait de perdre trois couronnes, et un épicier qui avait eu plus d'un million de fortune; tous deux éprouvés par des malheurs divers, et s'entretenant ensemble, dans un ermitage, des vicissitudes de la vie.
M. Lion ne fut pas le seul que le Père Gourdan envoya à la Trappe. Un jeune seigneur fort débauché, faisant grande dépense et grand bruit, lancé dans une de ces voies honteuses qui mènent à des abîmes de perdition et d'ignominie, eut enfin quelques remords, et ne put s'empêcher de rougir de lui-même; car, dans ce siècle, si on ne craignait peut-être pas assez de mal commencer, on tremblait de mal finir. Ayant appris qu'il y avait à Saint-Victor un pieux chanoine à qui on renvoyait les pécheurs désespérés, il vint lui ouvrir son cœur et lui en montrer les plaies. Le Père Gourdan, après l'avoir entendu, lui dit: « Du caractère que vous êtes et avec de telles passions, il n'y a point d'autres remèdes à vos maux que de vous retirer à la Trappe. » Puis d'un ton décisif, et de l'air d'un homme inspiré, il ajouta: « Ce n'est pas demain, mais aujourd'hui même qu'il faut partir!... » Le jeune seigneur, justement effrayé, reçut cet ordre comme s'il lui fût venu du Ciel , et il partit aussitôt. L'abbé de Rancé l'admit dans son désert : il y eut un homme de plus sous le froc, et d'affreux désordres de moins sous le soleil (1).
(1) Ceci est indiqué à la page 111 de la Vie du Vénér. Sim. Gourdan