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LIVRE IX, CHAPITRE II

Bossuet, de son côté, vint à la Trappe, cette année, faire la fête de Saint-Bernard. « Cet illustre saint, dit l'abbé Le Dieu, était pour lui un des plus grands docteurs de l'Église, après saint Augustin, son vrai disciple, et très attaché à ses principes. Ce fut aussi celui auquel il s'appliqua davantage par la conformité de la doctrine, et il le possédait parfaitement. Il le lut et relut plusieurs fois pour combattre le Quiétisme, et il s'en servit avec l'avantage que l'on sait. Il louait fort l'élévation de son esprit, son onction et sa piété (1). » D'ailleurs, saint Bernard, né à Fontaines-lez-Dijon, avait toujours été chéri et vénéré plus particulièrement des Dijonnais et des Bourguignons, ses compatriotes. Bossuet était trop dévoué à son pays natal, pour ne pas aimer d'un amour de prédilection un saint qui en était la plus grande gloire sur la terre, et le plus puissant protecteur dans le Ciel. Il voyait chaque année, avec bonheur, le retour de sa fête (2) : il songeait à cette vallée d'absinthe où il s'était retiré avec son génie sublime, son cœur aussi grand que son génie, et sa foi, outrepassant sans mesure l'un et l'autre. Seulement Clairvaux n'était plus à Clairvaux, mais dans une forêt du Perche. Là était an autre saint Bernard, comme il l'a dit (3) ; là se trouvaient les seuls véritables Bernardins qui fussent au monde. Ce fut donc là qu'il voulut aller célébrer la fête de l'un des plus grands saints de sa chère Bourgogne et de l'Église.

Il fallait être à la Trappe le 20 août : le 12, il était à la veille de son départ , et il mandait à Mme d'Albert de Luynes : « Mon voyage ne sera, en tout, que de neuf ou dix jours (4). » Il avait pour compagnon de son pieux pèlerinage Mgr l'évêque de Troyes (5) , Denis-François le Bouthillier de Chavigny, fils de Léon le Bouthillier et d'Anne Phelypeaux, consé- .quemment le proche parent de l'abbé de Rancé. Les deux familles des Bossuet et des Chavigny étaient alliées entre elles par le mariage d'Armand-Léon de Chavigny, seigneur de Pons-sur-Seine , frère de l'évêque de Troyes, avec Elisabeth Bossuet, fille de François Bossuet, le propre cousin de l'évêque de Meaux (6).

C'est de ce voyage que l'abbé Le Dieu veut parler, lorsqu'il dit « que l'amour de Bossuet pour saint Bernard le fit aller exprès à la Trappe pour y passer le jour de sa fête (7). » Il assista donc à ce magnifique Office, qui

(1) Mém. et hum. de l'abbé Le Dieu, publiés par M. l'abbé Guettée, t. \, p. 57.

(2) Dans son enfance, il dût aller à Fontaines, le 20 août.

(3) Lettre de Bossuet déjà citée.

(4) Lettre 33, à Madame d'Albert.

(5) Baussel, Hist. de Bossuet, p. 308 (note 2* ).

(G) Voir le Dictionnaire de la Noblesse, de La Chesnaye des Bois, au mot Bouthillier; — Floquet, Études sur Bossuet, t. II, p. 437. (7) Mém. et Journ. (Je Vabbé Le Dieu, t. I, p. 57.

2/ti HISTOIRE DE L ABBE DE RANCE.

commençait vers minuit : c'étaient le même chant, les mêmes cérémonies, le même esprit, la même vie monastique qu'au premier Clairvaux. Quel spectacle pour ce génie qui se plaisait aux aspects sévères et grandioses du catholicisme , pour cette âme avide d'émotions profondes qui secouent et renversent l'homme du côté de Lieu et de l'éternité ! Pour dire ce qu'il dut ressentir, il faudrait être lui-même.

Ce fut sans doute à la Trappe que Dieu inspira à M*r de Chavigny le désir de passer le reste de ses jours dans la solitude, désir qu'il réalisa, cinq ans plus tard, en se retirant dans une cellule qu'il avait fait construire à la Chartreuse de Troyes (d); mais ce ne fut pas pour longtemps.

L'abbé de Rancé avait toujours quelques inquiétudes sur les suites des bruits calomnieux que ce malheureux moine, dont nous avons parlé, avait semés contre lui jusqu'à la cour, l'année précédente. Bossuet, à son retour, lui écrivit pour l'assurer qu'il n'en reslait rien, et qu'il pouvait être en repos. « Je ne puis vous témoigner, disait-il, combien je ressens de joie de vous avoir vu, ni combien je suis touché de votre amitié (2). »

La Trappe fut encore visitée par d'autres grands personnages, et particulièrement par MM. de Ségur et de Fieubet. Ce dernier, depuis longtemps, entretenait avec l'abbé de Rancé une correspondance intime et suivie. Il était venu pour lui communiquer le projet qu'il avait formé de quitter le monde, afin de ne plus s'occuper que du salut de son âme. Aussitôt qu'il eut son avis, il revint à Paris, se démit de ses charges, régla toutes ses affaires temporelles, comme s'il eût été à la veille de sa mort, et s'éloigna sans rien dire à personne (3). Ce ne fut qu'après quelques jours qu'on apprit qu'il s'était retiré chez les Camaldules de Grosbois. « Il est certain, écrivait alors l'abbé de Rancé, que la retraite de M. de Fieubet doit surprendre le monde. On a vu peu de gens de sa dignité et de son mérite faire une telle démarche : c'est à Dieu seul qu'il en a l'obligation, et à la fidélité avec laquelle il a écouté sa voix (4). »

Le 30 août, l'abbé de Rancé avait lu l'ouvrage du Père Mabillon. « Je ne vous en dirai rien, écrit-il à un de ses amis, si ce n'est que je voudrais bien qu'il eût employé son temps et sa plume à quelque autre chose; on ne manquera point d'user mal de ce qu'il a dit (8). »

(1) Gall. christ., t. XII, p. 522.

(2) Lettre 162«, t. XXVI (édit. Vives), p. 261.

(3) On lit dans la deuxième partie de son Oraison funèbre, prononcée le 12 septembre 1695 (Paris, L. Josse, in-4°) : « Il est allé consulter l'auteur de cette célèbre réforme, qui retrace si heureusement en nos jours les merveilles de la Thébaïde. » (Voir Journal des Savants, 21 nov. 1695.)

(4) Collect. Nie. , lett. 61 , t. V.

(5) Ibid.

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