‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 173 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE II

L'abbé Nicaise, à qui les nouvelles arrivaient de toutes les parties de l'Europe, se hâta de lui faire part de l'impression produite dans le monde savant par le traité des Études monastiques. Il lui citait les noms les plus fameux de ceux qui prenaient parti contre lui; mais il se contentait de répondre : « C'est un chapitre sur lequel il sera bien malaisé de me faire changer d'avis (1). »

Lorsqu'on veut perdre quelqu'un, il n'y a rien qu'on ne ramasse pour lui jeter : on se fait des armes de tout ce qu'on trouve sous sa main pour le combattre. L'abbé de Rancé avait cité une fois ou deux les poètes payens dans ses ouvrages; or, ses ennemis, et particulièrement l'auteur des Entretiens de Timocrate et de Philandre, l'avaient accusé de les lire dans sa solitude. Cependant personne au monde n'était plus scrupuleux que lui sur cette matière. L'abbé Nicaise ayant publié à cette époque une savante dissertation sur les Sirènes, leur forme et leur figure (2), il la lui envoya en témoignage de sa respectueuse amitié. La réponse qu'il lui fit est très explicite et très nette : elle témoigne combien il était éloigné de ces lectures, combien il redoutait ces livres, puisqu'il ne les ouvrait qu'avec crainte, comme des vases où serait renfermé le plus subtil poison. « J'ai jeté les yeux, dit-il, sur votre ouvrage des Sirènes; mais je vous avoue que je n'ai osé entrer avant dans la matière. Toutes les espèces fabuleuses se sont réveillées, et j'ai reconnu que je n'étais pas encore autant mort que je devais l'être. C'est une pensée qui a été suivie de beaucoup de réflexions; voilà comme quoi on profite de tout (3) ! »

Nous ajouterons : Voilà comment l'abbé de Rancé était habitué à lire les poètes profanes! Et quel est celui qui parle ainsi? Un saint homme, un moine austère, âgé d'environ soixante-cinq ans; un pénitent qui est depuis vingt-sept ans dans le désert, et qui ne se sent pas assez sûr de lui-même, tant il a le sentiment chrétien de sa faiblesse, pour lire un livre où il est question des Sirènes; qui ose à peine y jeter un coup d'œil, parce qu'il tremble que les impressions de sa jeunesse ne se réveillent!.... 0 Dieu! quelle leçon , quel exemple (4) !

(1) Collect. Nicaise, lett. 02.

(2) Les Sirènes ou Discours sur leur forme et figure, Paris , J. Amsson, 1091 , dédié à Mer le chancelier.

(3) Collect. Nie, lett. 62.

(4) Nous ne blâmons pas, cependant, plusieurs savants ecclésiastiques, plusieurs prélats, qui ne furent pas si scrupuleux que l'abbé de Rancé : le célèbre Noris, depuis cardinal , écrivait à l'abbé Nicaise : « Appulere tandem Sirènes tuai Liburnum , tantum hinae, quarum alteram ad V. G. Fabrettum jubeor transmittere. Val. ! quam îllae sua- \iter canunt, quam erudite, quam docte. Olim navigantibus obturandœ erant aures ne

cantus lenocinio sopiti, misère ab ipsis necarentur ipsas tuas Sirènes meis hisce

oculis voravi. 0 te felicem qui potis es vcl ipsa monstra placare, etc. » Collect. Nie • f l\ . p 104.

C'est bien assez, à la fois, d'avoir un seul adversaire de la taille et de la force de Manillon : l'abbé de Rancé était harcelé en môme temps de bien d'autres endroits. Il devait avoir des adversaires dans toutes les conditions; c'était maintenant le tour des soldats.

On se rappelle qu'il avait dit, dans sa Relation de la vie et de la mort de Dom Muce : « que celui-ci était entré dans les troupes des grenadiers, que tout le monde sait être les plus déterminés entre ceux qui font le métier de la guerre, et qu'il avait eu toutes les méchantes qualités qu'un homme de cette profession est capable d'avoir, etc. (1). » Un grenadier, retiré aux Invalides (2) , prit la plume pour défendre son corps et, en général, l'état militaire que l'abbé de Rancé avait, disait-il , attaqué et flétri sans aucun motif. On comprend que c'était une tactique nouvelle, et que ce grenadier n'était qu'un prête-nom. On annonça donc qu'un nouveau pamphlet, très violent, très injurieux, devait bientôt circuler: on en citait même certains passages; on allait jusqu'à dire que c'était comme une espèce de cartel de l'armée à l'adresse du supérieur de la Trappe (3). Ce dernier écrivait, le 14 février : « J'avais déjà su quelque chose de la critique dont vous me parlez : elle est pleine de fiel et d'aigreur ; c'est le nom du grenadier qu'on emprunte, mais ce n'est ni son esprit ni sa plume (4). »

On lui reprochait surtout, comme un crime, ce qu'il avait dit des gens de guerre : il fallait expliquer sa pensée; et c'est ce qu'il faisait dans ces quelques lignes : « Je demeure d'accord qu'un homme de guerre peut devenir un grand saint, s'il se conduit dans cette profession avec esprit de vérité ; s'il garde les règles que saint Jean a prescrites à ceux qui portent les armes; s'il considère Dieu dans la personne du roi; s'il exécute ses ordres comme les siens; s'il se fait un point de religion, comme il y est obligé, de lui obéir; s'il se trouve dans les occasions, non point par le désir de l'honneur et de la réputation, par intérêt ou par une brutalité plus propre aux tigres et aux lions qui vont au carnage, que non pas à un chrétien qui va où la volonté de Dieu l'appelle ; enfin, s'il expose sa vie pour le service de son prince, comme il le ferait pour le service de Jésus- Christ. Il ne faut point douter que cette condition de sang ne lui acquière le mérite et la récompense des saints, et que s'il y persévère en s'acquittant avec fidélité et avec piété des devoirs et des obligations qu'elle renferme, il ne puisse dire comme l'Apôtre : Bonum certamén certavi, cursum consummavi (5). »

(1) Page 5.

(c2) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, p. 328.

(3) Manuscrit de Septfons, cah. XII, p. 8.

(4) Collect. Nie., lett. 56, t. V.

(5) Ibid., même lettre.

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