CHAPITRE III
L'abbé de Rancé, après avoir consulté l'abbé de Val-Richer et le R. P. Gourdan , se décide à répondre au R. P. Mabillon; mort de l'abbé de Cîteaux et du marquis de Nocey (1691-92).
Les Bénédictins s'attendaient à ce que l'abbé de Rancé resterait comme étourdi sous le coup que lui avait porté Mabillon , et qu'il garderait à jamais le silence. Il avait pris, à la vérité, ce parti, non par impuissance, mais par amour de la paix. Cependant, après y avoir mûrement réfléchi, il se crut obligé de répondre pour plusieurs graves raisons qu'il a données lui-môme dans une lettre à M. le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas (4) : « La première , dit-il , est que j'ai été persuadé que le livre du Père Mabillon combat et renverse le principal principe sur lequel tout l'ordre monastique a été fondé, c'est-à-dire la sainteté et la simplicité, et qu'étant pénétré comme je l'étais de ce sentiment, ma conscience m'a empêché de l'étouffer et de garder le silence sur une vérité de cette nature et de cette importance, d'autant plus qu'il n'y avait pas d'apparence que personne se mit en peine de la défendre.
(1) Manuscrit de Septfons, cah. XII, p. 9. — Nous n'avons eu entre les mains que deux ou trois fragments manuscrits de cette satire. Il nous a été impossible de la trouver imprimée.
(2) Collect. Nie, lett. 60, 61.
(3) Ibid. , lett. 60.
(4) Résidu Saint-Germain (Biblioth. Impér.), t. VIII, p. 197 et 199.
280 HISTOIRE DE i/ABBÉ DE RANCÉ.
« L'autre raison est que j'ai pensé que ma conscience et l'édification publique voulaient que je fisse connaître que je n'avais rien écrit, qui ne fût conforme à la conduite de toute l'antiquité, et selon les instructions que les saints Pères nous ont laissées dans leurs écrits ou dans leurs exemples, et d'empêcher par là que ma personne et ma mémoire ne fussent flétries par un des docteurs qui ont approuvé le livre du Père Mabillon , en me qualifiant de novateur, d'extravagant, d'ignorant et d'homme qui enseigne des opinions erronées, (opinions) que quatre des plus fameux prélats de ce siècle ont approuvées. Celui qui a fait cette approbation mérite une répréhension publique.
« Les saints qui, en matière de foi et de créance, ont été jaloux de leur réputation , n'ont pu se taire lorsqu'on les a soupçonnés et qu'on a donné la moindre atteinte à l'une ou à l'autre , et je ne puis pas mieux faire connaître avec quelle injustice on m'impute un dérèglement dont je ne suis point capable, qu'en faisant voir que l'opinion contraire aux sentiments que j'ai avancés n'a rien de véritable et de solide (1). »
On voit que cette malencontreuse approbation du docteur Du Bois le tenait au cœur et le lui déchirait : il y revient dans toutes les lettres qu'il écrivit alors à l'abbé Nicaise, à M. Félibien, à l'abbé Ouvrard, à la duchesse de Guise , etc. (2).
On avait de prime abord regardé le Traité des Etudes monastiques comme inattaquable et sans réplique; mais un soldat, quelles que soient sa force, sa bravoure et son armure, est toujours vulnérable par quelque endroit. Mabillon, quoique armé de toute pièce, comme nos anciens preux, quoique cuirassé d'érudition, n'en devait pas moins avoir, comme tous les autres, son côté faible. L'abbé de Rancé était plus à même que personne de le saisir, de le lui montrer, de l'en convaincre dans une franche et loyale discussion. « Il est vrai , écrit-il à l'abbé Nicaise, qu'on avait considéré le traité du Père Mabillon comme un ouvrage auquel on ne pouvait répondre. Cependant il m'a paru répréhensible en bien des endroits, et cela n'a fait que me confirmer dans une pensée où je suis depuis longtemps, qui est que ceux qui sont regardés comme de grands hommes se trompent comme les autres, et ce qu'ils ont de particulier, c'est qu'ils ne veulent point se détromper. Celui-ci a trop de vertu pour ne pas embrasser la vérité si on vient à bout de la lui faire connaître (3). »
Mabillon n'ignorait pas lui-même qu'il y avait bien quelque chose à re-
(1) Une copie de cette lettre se trouve dans les Œuvres posth. de D. Mabillon, par D. V. Thuillier, t. I, p. 400, sous la date du 7 avril 1692.
(2) Nous avons eu ces lettres entre les mains. '3) Collect. Nie, t. V, lett. fi5.