‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 176 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE III

prendre dans son livre , qu'il n'était pas sans quelques lacunes et quelques imperfections. Son intime ami, son confident, Dom Michel Germain, écrivait à Magliabechi : « Il ne reste presque plus d'exemplaires de l'ouvrage de Dom Jean Mabillon , qui sera obligé de le faire réimprimer bientôt avec des augmentations et quelques corrections considérables (1). »

Cependant l'abbé de Rancé était toujours indécis sur le parti qu'il prendrait, car les avis étaient assez partagés. Il voulut savoir quelle était l'opinion de l'abbé du Val-Richer dont il estimait beaucoup les vertus et les lumières, et il s'empressa de lui écrire : « Je suis assuré, lui dit-il, que je juge du livre du Père Mabillon comme vous en jugez vous-même. Il porte les études trop loin; il veut qu'on instruise les moines comme les ecclésiastiques. Je sais bien qu'il y en a que Dieu appelle aux fonctions pastorales; mais c'est une distinction personnelle dont il ne faut pas faire une règle générale , car ce serait tout gâter. On peut donner à des moines des études fort utiles et fort étendues, sans les jeter dans l'embarras où ce Père les met... On dit que c'est sa congrégation qui l'a désiré de lui. J'avais envie d'y répondre, peut-être même que je le ferai. » Cette lettre était datée du 5 novembre (2) , et l'abbé du Val-Richer lui mandait aussitôt :

« Quelque répugnance que vous ayez à entamer une nouvelle discussion, il n'est pas possible que vous gardiez plus longtemps le silence. Je pourrais vous montrer des lettres de plus de vingt abbés de notre observance qui attendent de vous une réponse, et qui vous croient obligé de la faire très promptement (3). »

Ces paroles d'un vicaire général de la réforme de Citeaux firent une impression profonde sur lui : c'était plus qu'un conseil, c'était- un ordre. Il se mit incontinent à l'œuvre , il y apporta, comme dans tout ce qu'il faisait, cet entrain, cette ardeur, cet élan qui fait que l'on ne court pas seulement, mais que l'on dévore l'espace.

Il y a des gens dans le monde qui semblent prendre plaisir à aigrir les esprits divisés, et à envenimer par la haine les contestations les plus calmes et les plus innocentes. On publia que l'abbé de Rancé s'était servi au sujet de .Mabillon d'une expression très blessante, et il fut obligé de se justifier : « C'est un terme, écrit-il à quelqu'un, dont je n'ai jamais usé. Il ne convient ni à moi, ni à celui auquel on veut que je l'aie appliqué. On ne parle pas comme cela des gens de son érudition et de sa vertu. J'ai bien dit qu'on pouvait répondre à tout ce qu'il avait avancé dans sou livre, et c'est

(1) Valéry, Corresp. inédite des Bénéd., I. II, p. 331. 1 uipeou, Vie de l'abbé de la Trappe, t. I, p. 536. [8] Manuscrit de'JSeptfons , cab. XII, p. 26.

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mon sentiment ; mais cela est bien éloigné de ce qu'on me fait dire, et vous savez vous-même de quelle manière je me suis expliqué sur son sujet, dans quelques lettres que je vous ai écrites (1)... »

L'abbé de Rancé, quoi qu'on ait dit, se défiait de lui-même par humilité : il craignait de se tromper soit sur les faits eux-mêmes, soit dans ses appréciations; il voulut consulter quelques-uns des maîtres de la vie monastique de son temps. Il devait surtout tenir à connaître la pensée du vénérable Simon Gourdan, et il lui demanda quelles étaient les règles primitives de Saint- Victor au sujet des études, et son opinion personnelle.

Il répondit qu'il y avait trois sortes de statuts à Saint-Victor : les deux plus anciens ne parlent que de silence , de travail, de longs offices , de séparation de tout commerce avec les étrangers, et nullement de leçons publiques. Il est vrai qu'il est question des études dans les statuts de la troisième rédaction, mais le temps de l'étude est le même que celui du repos, et tout le reste est consacré à la retraite et à la piété...

Il avoue qu'il y a encore dans la maison un lieu qu'on appelle l'école; mais c'était l'endroit où les novices retirés un peu à l'écart apprenaient le chant et recevaient l'instruction du maître pendant que les autres étaient dans le cloître... Il convient qu'un certain nombre d'entre les plus anciens Pères de son Ordre, comme Guillaume de Champeaux, Hugues et Richard de Saint- Victor, étaient très savants; mais Dieu qui les destinait à sanctifier les prémices de l'Institut, les avait doués d'une rare sagesse et d'une haute application aux vérités et aux mystères : ils avaient été instruits dans les belles-lettres avant de se retirer dans la solitude ; ils n'ont écrit ni parlé que par nécessité, comme on le voit au commencement de leurs traités; ils ne disent pas le moindre mot qui puisse porter leurs Frères à l'étude; ils ne parlent que de contemplation, d'oraison, d'humilité, de mépris du monde et d'eux-mêmes...

Si plusieurs sont nommés docteurs, c'est plus sur leur haute réputation de capacité que par les exercices académiques de l'Université qui n'existait pas encore. On ne trouve des docteurs en forme que vers le temps de saint Thomas d'Aquin ; mais c'était plus de cent ans après la première fondation, et le nombre en a été petit...

Le Père Gourdan, à la fin de sa lettre, pressait l'abbé de Rancé d'entrer en lice avec son adversaire, l'assurant qu'il défendait les vrais principes de l'Eglise et des cloîtres. « Vous ne pouvez, disait-il, rendre un service plus agréable à Dieu qui veut des cénobites tout dévoués à son culte et à son amour, ni à la religion qui a le soin des pénitents et des gens

(1) Gollect. Nicaise, t. V, lett. 63.

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