‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 182 sur 445 · II · texte numérisé non relu

II

particulière de Dieu qui est Je maître des Règles, et qui en dispense quand il lui plaît; plusieurs, par leurs supérieurs qui leur ont donné des exemptions, à raison des talents extraordinaires dont le Ciel les avait doués. Pour trente ou quarante de cette sorte, il y en a eu quarante mille, que dis-je? des millions entiers qui ont vécu dans l'obscurité et dans le silence de leurs cloîtres, connus de Dieu, autant qu'ils étaient inconnus du monde. »

Mabillon avait encore cité, en faveur de ses études chéries, les bibliothèques des monastères et l'application des moines à transcrire des livres. L'abbé de Rancé répondait que ce titre pompeux de bibliothèques n'était propre qu'à imposer et éblouir, qu'il convenait à la bibliothèque de l'Escurial et du Vatican , comme à celle du plus pauvre curé de campagne; qu'autrefois toute collection de livres, quelle qu'elle fût, s'appelait bibliothèque; ainsi, saint Pierre Damien disait à ses frères qu'il leur laissait une bibliothèque considérable, et elle ne se composait que d'environ trente volumes. Mais quand il s'agirait d'un grand amas de livres de toutes sortes, comme on le dit des bibliothèques de Lérins, de Luxeuil, de Marmoutiers, du Mont-Cassin , de Cluny, de Fleury, on ne pourrait en rien conclure en faveur du système d'études que l'on défend (1). Ce ne serait point une conséquence qui fût juste de dire : Il y avait une grande bibliothèque dans un tel monastère, donc on y étudiait. Car on sait qu'il y a dans les monastères des bibliothèques dont les moines ne font aucun usage.

« Je ne puis, disait l'abbé de Rancé, m'empêcher de vous en donner un exemple : vous savez qu'il y en a une dans celui-ci; et quoiqu'elle ne soit pas de ces grandes bibliothèques, il y a pourtant une quantité de livres assez considérable. Cependant, à l'exception d'une trentaine d'auteurs au plus, et que vous n'avez que de la main de votre supérieur, la lecture des autres vous est interdite , et aucun de vous n'a la liberté de s'en servir qu'en des occasions extraordinaires. Ainsi, s'il arrivait quelque jour que l'on dit: Les religieux de la Trappe étaient de fort habiles gens, parce qu'il y avait une bibliothèque dans leur maison, ce serait une conclusion fort mal tirée. C'est, néanmoins, ainsi que l'on raisonne dans la plupart des choses du monde (2).

« Il ne serait pas plus juste de dire : Les moines transcrivaient des livres, donc ils étudiaient; car la transcription est une opération mécanique: pour transcrire un livre, il n'est pas nécessaire de le comprendre, il suffit

(1) Voir le ch. VI de la Réponse au Traité des Êtud. monast., p. 49.

(2) Rép. au Traité des; Êtud. monast., p. 53 et 54.

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