‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 183 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE IV

de pouvoir le lire. Et, d'ailleurs, ils ne copiaient guère que des livres de piété et d'édification qu'ils vendaient quelquefois au dehors, afin de répandre au loin, autour d'eux, la bonne odeur de Jésus-Christ, et de prêcher par leurs doigts, ne pouvant le faire par leur bouche (1). »

Mabillon avait avancé que l'on pouvait compter, entre les causes de la décadence de l'Ordre monastique, le défaut d'étude et l'abandon des lettres. L'abbé de Rancé soutenait que les dérèglements s'étaient introduits dans les cloîtres, non parce qu'on avait cessé d'étudier, mais parce qu'on s'était éloigné de l'esprit et des Règles des fondateurs. C'est ainsi que Scéthé s'est précipité du sommet de la perfection où il s'était élevé, dans un abîme de dérèglements et d'iniquités. Nitrie, Arsinoé, enfin toute la Thébaïde, a eu un même sort, ainsi que Cluny et Cîteaux, parce que ceux qui habitaient ces saintes demeures se sont fait des routes particulières, inconnues aux anciens, et non parce qu'ils n'étudiaient plus (2).

On se rappelle que le Père Mabillon avait admis que les études qui peuvent convenir aux moines sont celles qui conviennent à de pieux et studieux ecclésiastiques. L'abbé de Rancé soutient que les connaissances doivent être en rapport avec les devoirs à remplir; or, comme ceux des moines et des prêtres séculiers sont différents, il en doit être de même de leurs études respectives. Il repoussait le catalogue dressé par le savant Bénédictin , comme contenant une foule de livres dont la plupart étaient inutiles et quelques-uns dangereux pour des cénobites, et il donnait le sien qui était beaucoup plus modeste « Afin que vous sachiez précisément, dit-il à ses religieux , quels sont les livres qui vous sont permis , les voici : l'Écriture sainte, l'Imitation de Jésus-Christ, saint Basile, les Vies des anciens Solitaires, les Actes des Martyrs, les Conférences et les Institutions de Cassien, saint Éphrem, saint Nil, saint Isidore de Damiette, saint Jean Climaque, saint Dorothée, les Homélies de saint Jean Chrysostôme, de saint Augustin, et principalement ses Enarrations sur les Psaumes, les écrits de snint Jérôme, les Homélies, de saint Grégoire, sainte Thérèse, saint François de Sales; toutes ces Instructions chrétiennes, ces Traités de piété qui ont été faits en nos jours : ceux des Pères Rodriguez et Saint-Jure; les Méditations du Père Haineuve, celles du Père du Pont, et ce que Grenade a écrit sur ce même sujet, les Explications de l'Écriture sainte qui ont été faites depuis peu, aussi bien que les ESssais de Morale sur les Évangiles de l'année et sur les Épitres. Pour le dogme : le Catéchisme du Concile de Trente, celui du Père Bellarin, ou

f, Rép. au Traitt des Etud. monast., p. 94, 51, 58, 182, 183. '2) Ibid., p. 66, 67 et 08.

quelque autre semblable. Mettons-y pour la conduite, pour les difficultés et pour les cas de conscience, toutes ces Conférences ecclésiastiques des diocèses de Grenoble, de Luçon, de Périgueux, etc., qui ont été publiées récemment.

« Peut-on dire, avec quelque ombre de raison , qu'il n'y en ait point assez, non seulement pour apprendre à un moine tout ce qu'il doit savoir, mais encore pour l'élever à une érudition beaucoup supérieure à son état? Enfin, saint Jean Chrysoslôme et saint Augustin n'en avaient pas tant : cependant avec quel succès, quel fruit, quelle bénédiction et quel éclat ne se sont-ils point acquittés de leur ministère (1). »

Cependant, s'il se rencontre dans les cloîtres quelques religieux doués de rares talents, et que Dieu semble destiner au service de leur Ordre ou de l'Église, l'abbé de Rancé veut bien qu'on les porte à s'instruire plus à fond, qu'on leur donne pour cela plus de livres et plus de secours, dans les limites de leur profession , afin qu'ils puissent un jour enseigner aux autres, soit par la parole, soit par leurs écrits (2).

Ce point lui paraît capital; il y revient souvent : « On peut appliquer, dit-il, quelque religieux qui a reçu de Dieu un talent qui le distingue des autres, à quelque étude particulière, c'est une exception qui confirme la règle. C'est ce que nous avons toujours dit; car il y a eu de tout temps quelques sujets que Dieu a destinés à des connaissances auxquelles le reste des Frères n'étaient point appelés (3). » — « Pour ce qui est des études longues et réglées, ajoute-t~il , on ne peut pas douter que les supérieurs ne puissent y destiner quelques-uns de leurs Frères, quand ils ont pour cela des raisons légitimes , et les exempter du travail commun (4). »

Le dessein de l'abbé de Rancé n'était point d'interdire aux moines la lecture des explications de l'Écriture sainte; mais il croyait que cette foule d'interprètes, de paraphrastes et de commentateurs, dont son adversaire avait chargé les pages de son livre, ne convenait point, en général, à des solitaires, et n'était propre qu'à les jeter, la plupart, dans la confusion. Il y a mille endroits où les vérités toutes claires se présenteront à eux sans aucun nuage; il y en a d'autres qu'ils découvriront par l'application et par la prière. S'il y a des obscurités qu'ils ne puissent pénétrer, comme

(i) liép. au Traité des Etud. monast., p. 227 et 467.

(2) Réponse, etc., p. 228.

(3) Jbid.

(4) Ibid., p. 103.

Page 1