‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 184 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE IV

ils ne sont pas destinés à les éclaircir, qu'ils s'humilient et qu'ils adorent ce que Dieu ne veut pas qu'ils comprennent (1).

« Cette parole ne nous a point été donnée, disait-il d'après Cassien, pour n'être ni connue, ni entendue; mais, nous-mêmes, nous nous la cachons par un obscurcissement volontaire, qui est l'effet de nos péchés. Quand notre âme aura été affranchie de la servitude de ses passions, ses yeux n'ayant plus ce voile qui les couvrait, sublato velamine passîonum, commenceront à contempler d'une manière naturelle les merveilles des divines Écritures, sans avoir besoin d'aucun commentaire , comme les yeux du corps n'ont point besoin pour voir d'aucune assistance étrangère, pourvu qu'ils soient exempts de toute tache et de toute obscurité (2). »

L'abbé de Rancé se plaçait ici au point de vue le plus élevé et le plus transcendant du christianisme. L'intelligence des Écritures est pour les Saints, moins le fruit de l'étude proprement dite, que l'effet d'une grâce particulière, d'une illumination d'en haut. Dieu aime à se révéler aux cœurs purs et humbles. Qui dira à quel degré de science divine pourrait parvenir une sainte âme, sans instruction , éclairée seulement d'un rayon des Cieux, creusant par la méditation les paroles de vérité et de vie! Saint Arsène ayant quitté la cour de l'empereur Théodose, où il était précepteur d'Arcadius, s'était retiré au désert de Scétis. Comme il consultait un jour un vieux paysan qui s'était fait moine, quelqu'un lui dit : « Père Arsène, vous qui êtes si instruit de toutes les sciences des Romains et des Grecs , comment vous adressez-vous à cet homme grossier? » Il répondit : « Je sais les sciences des Grecs et des Romains ; mais je n'ai pas encore appris l'alphabet de ce vieillard (3). » Et saint Bernard n'écrivait-il pas •' « Croyez-en mon expérience : vous en apprendrez plus au milieu des forêts que dans les livres, amplhis inventes in sylvis quam in libris. » Et saint Thomas d'Aquin n'avouait-il pas « que c'était au pied de son crucifix que la sagesse lui était apparue du Ciel, et lui avait révélé la profondeur des mystères (4)? »

Quant aux Pères de l'Église, l'abbé de Rancé se séparait de Mabillon en ce sens : qu'il ne permettait aux moines que la lecture de ceux qui avaient traité plus particulièrement de la morale et de la discipline monastique. Il rejetait aussi loin des cloîtres le droit Canon , la casuistique, la rhétorique, la philosophie proprement dite et l'étude des belles-lettres.

(1) Rép. au Traité des Êtud. monast., p. 244 et 248.

(2) Ibid., p. 242;— et Cassien, Inst., 1. V, c. xxxiv et SXXV.

(3) Fleury, Hist. EccL, t. III, p. 178. ",) Bpist. 106.

Il empruntait à Tertullien des paroles de feu pour stigmatiser les anciens philosophes; mais il frappait encore de plus rudes coups sur les poètes payens (i).

On disait que les plus saints cénobites les avaient souvent cités, £t on en concluait qu'ils les lisaient dans leur solitude. L'abbé de Rancé répondait que la conclusion n'était pas juste, que les solitaires dont on parlait pouvaient bien , comme saint Bernard et tant d'autres , avoir étudié les lettres profanes dans les écoles du monde avant leur profession, et ces citations n'être que des réminiscences de leur jeunesse. « Combien de fois, mes Frères , disait-il, avez-vous vu qu'à l'exemple de saint Paul je vous ai rapporté quelques vers et quelques sentiments tirés des anciens, pour appuyer des vérités que je vous avais avancées?

« Cependant, toutes ces citations n'empêchent pas que je n'aie toujours été, et que je ne sois encore entièrement persuadé que la lecture des auteurs profanes ne convient point à des moines. Je les ai lus avant que d'être engagé %ns l'état où je me trouve; et depuis ce temps, je vous puis dire qu'ayant ouvert trois ou quatre fois Homère , Théocrite et quelques poètes tragiques , je les ai quittés dans le moment , le sentiment de ma conscience me disant que je n'étais plus propre à de telles lectures, et qu'elles n'étaient plus dignes de moi, je veux dire des hommes de ma profession. Pensera autrement de moi qui voudra, mais de changer d'avis sur ce sujet, c'est de quoi je ne suis point capable (2). »

Mabiilon avait fait entrer dans l'étude des belles-lettres celle de la rhétorique, de la critique, des inscriptions, des médailles et de presque tous les classiques, voire même de quelques comédies de Térence. Les pages où l'abbé de Rancé lui répliquait étaient sans contredit les plus dramatiques de son livre.

Mabiilon prétendait que l'histoire profane lue et étudiée chrétiennement était admirablement propre à nous élever jusqu'à Dieu , et même qu'elle pouvait servir de préparation à la prière. « On ne me le persuadera jamais, répondait l'abbé de Rancé, et je vous confesse , mes Frères, que je me suis toujours trouvé sensible à ces grands événements qu'on lit dans les histoires profanes. Ainsi , toutes les fois que j'ai lu dans Tite-Live cette conférence entre les deux plus grands capitaines qui furent jamais, je veux dire Scipion et Annibal, et que je les ai vus se séparer sans avoir pu convenir des conditions de la paix qui était le sujet de leur entrevue, Scipion en ôtant toute l'espérance à cet ennemi si redoutable, et lui parlant de

(1) Hép. au Traité des Êtud. monaxt., p. 289, 292. fi) Ibid., p. 301 et 302.

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