CHAPITRE IV
la sorte : Bellum parate , quoniam pacem pati non potuistis , cette circonstance, dis-je, si extraordinaire et si importante m'occupait, me remplissait l'esprit des journées entières. Et quand je considérais quelle était l'agitation et le mouvement de deux grandes armées à la vue d'un moment qui devait décider de la fortune du monde, ce que l'historien exprime en ces termes : Roma an Carthago jura gentibus claret , ante crastinam noctem scituros , je prenais parti tantôt pour le vainqueur, et tantôt l'infortune du vaincu me touchait; et si de là il eût fallu me présenter à la prière, j'aurais fait d'étranges méditations (1).
« On me dira que ce sont des effets de ma faiblesse, j'en demeure d'accord; mais je crois qu'elle m'est commune avec bien des gens. »
L'abbé de Rancé voulait à tout prix épuiser la matière et ne rien laisser sans réplique. Il s'attache, nous dirons plus, il se cramponne à tout ce qui lui donne quelque prise, et il ne le lâche que quand il le croit pulvérisé.
Mabillon avait divisé les religieux de la Congrégation de Saint-Maur en trois classes : les uns occupés exclusivement de piété, les autres visant à une érudition médiocre , les troisièmes destinés à de grandes études et à quelques travaux pour le public (2). L'abbé de Rancé pensait avec les Saints que ceux qui composaient une communauté devaient être un en toutes choses; que la partager ainsi, c'était en attaquer les fondements, c'était aller contre l'intention formelle de saint Benoît qui veut que tous les religieux gardent la Règle avec une ponctualité inviolable, et que nul ne prétende s'en exempter : Omnes magistram sequantur régulant , neque ab ea temere devietur a quoquam (3). L'abbé de Rancé accordait que les Bénédictins de la première et de la seconde classe pourraient suivre les régularités, mais non les religieux savants. En effet, ces derniers travaillaient ensemble sous la direction de l'un d'entre eux; ils se parlaient, ils consultaient et étaient consultés; ils rendaient des visites et ils en recevaient, demandaient des mémoires et des livres , et en donnaient à leur tour, corrigeaient les ouvrages de leurs amis et réciproquement; alors où était le recueillement, où était le silence (4)?
On se rappelle que saint Benoît ne voyait qu'avec frayeur un moine qui avait juré de vivre et de mourir dans la solitude, la quitter pour rentrer dans le monde, à moins qu'il n'y fût contraint par une véritable nécessité. Or, avec les grandes études, il fallait sortir très souvent et quelquefois
(1) Rép. au Traité des Étud. monast., p. 434, 435.
(2) Traité des Êtud. monast., p. 352.
(3) Régula S. Bened., c. m.
. au Traité des Étud. monast., p. 389, 390 et 307
faire de longs voyages dans toutes les parties de l'Europe, visiter les bibliothèques, en noter les livres curieux, compulser les archives des villes et des monastères, en copier les plus rares manuscrits.
L'abbé de Rancé prétendait encore qu'il n'était pas possible, en bien des circonstances, de concilier les grandes études avec l'assistance régulière aux offices du chœur. Il fallait alors recourir aux dispenses. — C'est ce qui avait été prévu dans les Déclarations de la Congrégation de Saint- Maur. « Les étudiants, y est-il dit, assisteront toujours aux exercices communs, à moins qu'ils n'aient été exemptés de quelques-uns en faveur des études : Fxercitiis communibus semper aderunt scholares , nisi a quibusdam fuerint in favorem studiorum exempti (i). Ils ne pourront être dispensés des offices divins , les jours de dimanche et de fêtes commandées, si ce n'est des Complies. Ceux que l'on appelait littérateurs, dans la Congrégation, jouissaient du même privilège (2).
A la vue de ces exemptions et de ces dispenses, voici comment s'exprimait l'abbé de Rancé : « Je voudrais bien qu'on me répondît à un inconvénient qui me paraît considérable : si dans un monastère, comme cela peut arriver, le nombre des savants l'emporte sur ceux qui n'ont qu'une science médiocre , ou qui n'en ont point du tout , les exceptions prendront la place de la règle (3).
« Que si le nombre des savants n'est pas le plus grand, il arrivera un autre inconvénient qui r.e sera guère moins dangereux, savoir : que les exemptions que l'on accordera aux religieux occupés des grandes études seront une tentation continuelle pour ceux qui porteront le poids de la régularité; ils murmureront et contre les dispensés et contre les dispensateurs; ils désireront vivre comme eux, sinon dans les études, au moins dans les dispenses. De là viendront les ennuis, les dégoûts, les partialités, les murmures, les divisions. Cette inégalité ravagera les congrégations. »
Cependant, il faut bien le reconnaître, les règlements primitifs de la Congrégation de Saint-Maur, qui autorisaient ces dispenses au profit d'é-
(1) Régula S. Bened. cum déclarât. Congreg. S. Maurijussu et authorit. Capit. gêner., 1646, p. 169, § 13. — Voir aussi Régula S. Bened. et Const. Congreg. S. Mauri , Paris, Desprez, 1770, c. xvi : « Scholares omnibus exercitiis communibus intererunt, a Vigiliis tamen altero quoque die, dummodo festus non sit, in studiorum favorem eximeutur. »
(2) Voir le Plan d'études pour la Congrégation de Saint-Maur , présenté à nos seigneurs les Commissaires nommés par Sa Majesté pour assister au Chapitre général à Saint-Germain-des-Prez, le 28 septembre 1766.
(3) Rép. au Traité des Êtud. rnonast., p. 391 et 392.