‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 188 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE V

rites qui y sont si saintement et si sagement énoncées , viennent de cette source originaire, d'où vous les avez puisées, je veux dire la lumière de

Dieu, la tradition monastique et les sentiments des Saints Pères On ne

peut combattre des maximes si pures sans faite injure à l'esprit de la grâce qui ne retire pas ses serviteurs dans les cloîtres pour les rendre curieux, ni les occuper dans les sciences ou vaines, ou stériles, ou trop étendues; mais pour les borner dans l'humilité, dans la simplicité, dans la charité, etc. J'espère que Dieu tirera une grande gloire d'un si excellent ouvrage, et l'Église vous aura une éternelle obligation d'avoir si glorieusement défendu la piété des cloîtres. Le style que vous employez a une noblesse d'élégance et un vol qui emporte le lecteur, et qui charme en le persuadant; au lieu que le livre auquel vous répondez n'a ni l'un ni l'autre caractère. »

« Je crois qu'il est du droit des gens, lui écrivait Jacques Boileau, doyen du Chapitre de Sens (1), frère du grand poète de ce nom, de ne jamais remercier un auteur de son livre qu'après l'avoir lu. Je vous avoue que, quoique j'en aie lu quelques-uns en ma vie, je ne me souviens pas d'avoir jamais été plus touché que je le suis du vôtre. J'y ai conçu une si haute idée de la perfection monastique, que j'en suis dans une espèce d'extase, quand je considère, au milieu d'une assez grande bibliothèque que j'ai, combien on est savant dans la science des Saints, sans le secours de tant ■9 délivres. »

Le témoignage de l'abbé Fleury, si savant, si judicieux, l'un des plus versés de ce siècle dans l'histoire ecclésiastique, devait être d'un très grand poids en ces matières. Il annonçait le 10 mai à l'abbé de Rancé qu'il venait d'achever délire sa Réponse au Traité du R. P. Mabillon; « il me semble, ajoutait-il, que vous n'avez jamais mieux expliqué nulle part l'esprit de la vie monastique, oublié depuis si longtemps. Vous montrez fort bien que ce qui paraît un avantage en comparaison des désordres passés, est encore bien éloigné de la perfection. Et il me semble que de ces mêmes principes, on peut déduire la source du relâchement dans les communautés où les études font la première institution. »

« Tout le monde s'explique ouvertement , lui disait le R. P. Alexis du Bue, théatin, l'un des plus pieux et des plus savants auteurs mystiques du XVIIe siècle, sur l'estime que l'on doit faire de votre Réponse; et les bons connaisseurs avouent qu'il y a longtemps qu'il n'a paru ouvrage où l'on trouve tant d'érudition, de solidité, de jugement, de pénétration, d'équité,

(1) En outre, grand- vicaire de ce diocèse, en 1607, et docteur en théologie de la Faculté de Paris; il revint en cette ville en 1694 , où il fut pourvu d'un canonicat à la Sainte Chapelle; il a donné aussi au public bon nombre de savants ouvrap1-.

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de droiture de cœur et d'esprit Je vous dirai que le R. P. de la Chaise

en a parlé au Roi très avantageusement, et qu'il a ainsi fermé la bouche de ceux qui combattaient les grandes vérités qu'il contient (4). »

Reaucoup d'abbés de l'Etroite-Observance, entre autres ceux de l'Étoile, d'Orval et de Foucarmont, lui exprimèrent, à cette occasion, toute leur sympathie et toute leur reconnaissance. Plusieurs Rénédictins qui avaient commencé la lecture de ce livre avec des préventions, en furent touchés et éclairés à la fin. Cinq d'entre eux, dit Dom Gervaise (2), abandonnèrent d'une seule volée l'abbaye de Saint-Denis et se sauvèrent à la Trappe. On mit tout en œuvre pour arracher de cet asile ces pauvres fugitifs. Le P. général envoya le prieur de Saint-Evroul pour les sommer de revenir, et s'ils résistaient, leur signifier une sentence d'excommunication. On passa deux jours à les menacer et à les intimider. Quatre cédèrent enfin. Mais le cinquième protesta qu'il mourrait plutôt à la porte de la Trappe que de s'en retourner.

L'abbé de Rancé attaquait des abus, signalait quelques désordres, touchait des plaies vives et sensibles, il devait provoquer des cris, des plaintes, des menaces, les plus tristes représailles. La tempête éclata d'abord àParis. Ce fut alors que parut la pièce de vers anonyme faussement adressée au cardinal d'Estrées et qui courut toute la France. On la refit cinq ou six fois pour lui donner une nouvelle forme et y verser de nouveau fiel dans de nouvelles injures. Elle finissait ainsi : «Voilà, Monseigneur, le portrait de cet abbé, de ce saint homme, plus juste qu'autrefois, à Rome, Le Camus ne vous l'avait fait. » On ne manqua pas d'envoyer à la Trappe cette pièce où il n'y avait réellement rien de saillant ni pour le fond ni pour la forme. La malice et l'envie pouvaient seules trouver de la pointe à de pareilles fadaises. On les attribua à un poète bénédictin, le P. Morillon. « Si cela est, disait alors l'abbé Thiers, il faut que son esprit soit bien baissé et sa poésie bien usée. Je ne saurais le croire ; ce que j'ai vu autrefois de lui, sa Paraphrase du livre de Job et son Joseph, valent incomparablement mieux. C'est assurément quelqu'autre qui s'est diverti à rimailler de la sorte (3). »

La Providence qui n'avait jamais voulu que l'abbé de Rancé restât sans défense devant aucun outrage, aucune calomnie en prose comme en vers, lui suscita deux poètes pour le venger. C'était absolument le contre-pied,

(1) Toutes ces lettres sont extraites textuellement du Manuscrit de Septfons, cah. XII, p. 23 et 27. — Il y en a aussi quelques-unes dans Maupeou, t. II, p. 78.

(2) Apologie pour feu M. V abbé de la Trappe, p. 59 et 60.

(3) Apologie de l'abbé de la Trappe, p. 289.

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