LIVRE IX, CHAPITRE V
vers pour vers, la vérité pour le mensonge (1). Dans la première pièce, après avoir cité un vers de la satire, on y répondait, et puis on passait à un autre. En voici une strophe finale :
Voilà, Monseigneur, le portrait De Rancé, de ce divin homme, Qui mériterait bien qu'on fit pour lui, dans Rome, Ce qu'Innocent pour Le Camus a fait (2).
On comprend bien que toutes ces réponses que les amis de l'abbé de Rancé publiaient et propageaient à l'envi, bien loin de calmer l'animosité de ses adversaires, ne faisaient que l'accroître, et cela dans des proportions effrayantes. L'abbé Nicaise crut devoir l'en instruire, et il lui répondit : « Je ne pensais pas que la chose dût faire des impressions si profondes sur les moines qui ne sont pas de mon avis, et la peine que je leur ai faite sans en avoir envie, m'en fait beaucoup à moi-même. Je prie Dieu qu'il guérisse la blessure et qu'il calme les mouvements où l'on me mande
qu'ils sont J'ai fait ce que j'ai pu pour garder les règles d'une juste
modération. 11 ne m'a pas, ce me semble, échappé une parole piquante ; j'ai témoigné beaucoup déconsidération pour celui dont j'examinais l'ouvrage. Pour les raisons, je les ai mises dans leur force autant que j'ai pu ; il n'y a personne qui ne demeure d'accord que j'ai dû le faire, posé que je voulusse écrire et convaincre (3). »
Tout ce bruit arriva aux oreilles de sa chère sœur, Louise Marie, jusque sous les cloîtres de l'Annonciade; elle en fut très émue et très affligée; car elle aimait tendrement son frère, et son cœur ressentait douloureusement le contre-coup de tous ses chagrins. Elle se hâta de lui écrire quelques lignes pour l'avertir et le consoler. Oh ! que la voix d'une bonne sœur est douce au jour du malheur! L'abbé de Rancé le sentit bien alors.
Il répondit le 19 mars :
« On me confirme de bien des endroits ce que vous me mandez, ma très chère sœur. II est certain qu'on s'attroupe contre le livre dont vous me
parlez J'ai vu les vers qu'on a faits contre moi, ils ne sont pas justes en
tout point. J'essaierai avec la grâce de Dieu de ne pas tomber dans les inconvénients qu'on me reproche. Dans le fond, il n'y a rien dont on ne puisse profiter, et quand nous n'avons pas fait les maux dont on nous accuse, il y
(1) Apologie de l'abbé de la Trappe, c. xxiv, intitulé : Portrait en vers de M. de la Trappe, avec les Réponses, p. 288.
(2) Mgr Le Camus, nommé cardinal, comme nous l'avons dit. — L'auteur de cette pièce était M. Bosquillon. Portef. du R P. Léonard, p. 2. f Riblioth. Impér.)
(3) Collect. Nie, t. V, lett. 66,
302 HISTOIHE DE l/ABBÉ DE RANCÉ.
en a d'autres dont nous sommes coupables et dont on ne nous dit mot. Ces vers-là ne sont pas du P. Mabillon; il a trop de piété et de religion pour s'occuper d'une bagatelle de cette nature.
« Je vous admire, ma chère sœur, de la conduite que vous tenez parmi tous ceux qui me condamnent; vous leur laissez jeter leur feu dans le silence, et puis vous les confondez. On est heureux, comme vous dites, d'être maltraité par les hommes. Le Fils de Dieu a essuyé des injustices et des outrages infinis; après cela on n'a pas sujet de se plaindre. Il faut lui demander son esprit dans ce saint temps, afin qu'il nous donne la force de souffrir en paix ce qui peut nous venir de plus injurieux, de plus offensant du côté du monde (1). »
Le public savant se trouva comme partagé en deux camps : on en vit plusieurs quitter l'un pour l'autre : tant les faces des choses sont diverses, éblouissantes, tant il y a d'inconstance dans les jugements et les opinions des hommes !
Gela se passait au commencement d'avril : le P. Mabillon , pendant l'hiver, avait été atteint aux épaules, au dos et aux bras, d'un refroidissement rhumatismal qui l'avait empêché de continuer ses études, comme Michel Germain l'écrivait à Gattola au mois de janvier : Mabillonius humeros, brachia et dorsum rhumatico frigore impeditus (2). Revenant, vers la mi-carême, de Saint-Denis à Paris, il avait éprouvé sur la route un malaise qui l'avait forcé de se mettre au lit, à son retour. Le lendemain une pleurésie s'était déclarée; mais des saignées faites à propos l'avaient tiré de danger. Le mercredi après Pâques, il ouvrit pour la première fois la Réponse de l'abbé de Rancé. Ses amis venant le voir pour le féliciter de sa guérison, il était naturellement question de ce livre, et il en paraissait très peiné (3).
La duchesse de Guise était trop dévouée à l'abbé de Rancé pour ne pas prendre part à ce débat ; elle lui signala les principaux passages de sa Réponse, où on lui reprochait d'avoir été trop vif, trop tranchant, et peutêtre quelque peu dur. Il répondit, comme il avait déjà fait, qu'il n'avait jamais eu la moindre pensée de blesser et de peiner les Bénédictins, qu'il avait seulement dit les choses qu'il avait cru les plus propres pour appuyer une vérité plus importante qu'on ne se l'imaginait; et comme il passait pour constant que le livre du P. Mabillon était sans réplique, il avait été
(1) Lett. médite du Recueil de la Grande-Trappe.
(2) Valéry, Corresp. inéd. des Bénéd., t. II. Michel Germain à Gattola, Lutet, Paris, Non. jan. 1692.
(3) V. Thuill., (Muvr. posth. de Mabill., 1. 1, 1. IV, p. 37<i.