‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 190 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE V · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE V

persuadé qu'il ne pouvait se servir de trop de raisons pour faire voir que son sentiment n'était pas si incontestable qu'on le pensait, ce qui n'empêchait pas qu'il n'eût pour lui toute l'estime qu'il méritait, et qu'il ne considérât sa Congrégation au point qu'il le devait; que dans ces sortes de discussions, on ne pouvait convaincre qu'en se servant d'expressions fortes, qu'on attribuait souvent à l'humeur, qui n'y avait point de part; enfin, qu'il n'y avait rien qu'il ne fût prêt de faire pour contenter ceux qui croyaient avoir sujet de se plaindre de lui. « Si je voyais, dit-il (1), le P. Mabillon, je suis assuré qu'il serait content des dispositions où il me trouverait à son égard, qui sont assurément telles qu'on les peut souhaiter, et selon Dieu, et selon les hommes. »

Comme la duchesse lui disait encore que le monde pourrait être mal édifié de ces discussions entre des religieux, il ajoutait : « Il est vrai, Madame, que les contestations sont à éviter entre les personnes qui font une profession particulière d'être à Dieu; cependant il y a quelquefois des questions qu'il faut éclaircir, d'où il peut revenir des biens considérables; celle-ci en est une, et peut-être des principales, à cause de ses suites et de ses conséquences; les hommes en jugeront ce qui leur plaira. »

Il avait écrit dans ce même sens, quelques jours auparavant, à M. le curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas ; il n'y avait rien dans cette lettre qui rappelât les paroles qu'on lui avait faussement attribuées ; c'était toujours une noble fermeté, tempérée de beaucoup de politesse et de charité (2).

A cette époque, le 21 mars, mourut à la Trappe le Frère Joseph (Arnaud de la Filolie). Il était d'une noble famille du Périgord, et n'avait pas encore atteint l'âge de treize ans lorsqu'il embrassa la profession des armes. Il était arrivé assez rapidement au grade de lieutenant d'infanterie, et semblait destiné à un brillant avenir; mais, touché de Dieu, il abandonna la carrière militaire, et vint à la Trappe pour y être simple Frère convers; car il n'avait fait aucune étude. Toutefois, le P. abbé l'admit au nombre des Frères de chœur, malgré ses résistances, l'assurant qu'il aurait bientôt toute l'instruction nécessaire.

En effet, cet homme ignorant, ce troupier sans lettres, apprit dans une année le Psautier tout entier. Il fit bien davantage; il lut avec tant de soin et d'étude la version française, la compara au texte latin avec tant de désir et de volonté de l'entendre, et en acquit en peu de temps une con-

(1) Œuvres posthumes de Mabillon , t. 1, p. 402. (î) îbid.,t. I, p. 400.

naissance si pleine et si parfaite, qu'on ne pouvait lui citer aucun passage des psaumes en latin qu'il ne le traduisît aussitôt en français.

11 avait quitté un régiment de soldats pour un régiment de moines; la consigne monastique avait remplacé la consigne militaire, et la conscience le point d'honneur. L'abbé de Rancé lui avait donné ordre de porter du feu tous les matins dans la chapelle de Saint-Jean-Climaque, à cause de l'humidité du lieu; et comme il vit que quelques infirmes y entraient pour entendre la messe, il crut leur être utile et agréable en fermant la porte. Il arriva que le prêtre se trouva mal à cause de l'odeur du charbon. L'abbé de Rancé survint alors et le reprit assez vivement d'avoir fermé cette porte. Aussitôt il se mit à genoux, comme la Règle le prescrit dans ces circonstances. Le Père abbé ne s'en aperçut pas, et passa outre sans lui faire le signe du pardon. II resta trois heures sur le pavé de l'église, ne bougeant pas plus qu'une statue. Le sacriste crut devoir enfin avertir le Père abbé qui vint le délivrer, en lui disant : que son intention n'avait pas été de lui faire subir une pareille punition ; mais il répondit qu'il avait voulu obéir à la Règle, que si personne n'était venu le relever, il serait resté de la sorte à son poste jusqu'à la mort; ce sont ses propres expressions. On reconnaît bien là le soldat dans le Trappiste.

Rien ne peut donner une idée de l'affection qu'il avait pour l'abbé de Rancé. Celui-ci étant tombé si gravement malade qu'on craignait pour ses jours, il s'imagina qu'il ne pourrait jamais lui survivre et il prit secrètement la résolution de le précéder et de mourir avant lui. Il se retrancha de sa nourriture accoutumée , de son sommeil ; il s'imposa toutes les privations possibles, et peu s'en fallut que la mort ne s'ensuivit. Mais après sept ou huit jours, la maigreur et l'altération de sa ligure, son état de langueur et sa profonde tristesse ayant fait soupçonner le douloureux mystère de son cœur, on eut encore le temps d'arrêter ce nouveau martyr qui allait mourir d'amour, et de quel amour? de l'amour de son abbé qui était son père, abba pater.

Ses infirmités, ses maladies presque continuelles jointes à ses grandes austérités, l'ayant réduit à la dernière extrémité, il fallut se retirer à l'infirmerie. Le jour de la fête de Saint-Benoît, à onze heures du soir, il appela le religieux qui le veillait, et lui fit signe qu'il étouffait, et qu'on ne différât pas de lui donner le Saint-Viatique. On alla éveiller le Père abbé avec quelques religieux, et on le lui apporta. Il le reçut avec une piété si ardente que son homme extérieur en parut tout transfiguré. Un moment auparavant , il était pâle, décharné, mourant ; alors ses yeux devinrent tout brillants, et les assistants virent avec admiration son visage tout

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