LIVRE IX, CHAPITRE VI
Quelques jours après , Mabillon fit une visite au curé de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas. Celui-ci, après bien des honnêtetés, envoya quérir le comte du Charmel qui dit les mêmes choses que Mme de Guise, pour détourner Mabillon de répondre et le résoudre au voyage de la Trappe. Il lui montra trois lignes d'une lettre de l'abbé de Rancé conçues en termes très honorables , à quoi ajoutant les marques de respect et de bonté qu'il en recevrait, s'il allait le voir, il crut qu'il n'en faudrait pas davantage pour le décider, mais il persista dans son refus.
Le comte proposa ensuite la médiation de M. de Meaux qui, dans un ouvrage spécial, s'expliquerait sur les études monastiques de manière à satisfaire les deux partis. Mabillon répondit que tout ce que ce grand prélat pourrait écrire, ne ferait que lui attirer une réponse de la part de ses ennemis qui étaient ceux de l'Eglise , que l'abbé de Rancé n'y trouverait pas son compte ni les Bénédictins , et que, d'ailleurs, cela n'empêcherait pas d'autres religieux de Saint-Vannes et de Saint-Maur de publier des réfutations où ils garderaient moins de mesure que lui-même. Alors le comte se contenta de recommander, dans le cas où l'on répliquerait , de le faire avec cet esprit de douceur et de charité qui devait animer des chrétiens et encore plus des religieux (1).
Mme de Guise ne fut pas plutôt arrivée à Alençon qu'elle écrivit plusieurs lettres aux supérieurs de la Congrégation de Saint-Maur et au Père Mabillon. Elle mandait à ce dernier qu'elle était surprise qu'il eût oublié ce qu'il lui avait promis, et qu'il la crût capable de l'engager à une chose qui ne lui fût pas avantageuse. «Je sais bien, disait-elle, que vos amis les savants vous détourneront du voyage de la Trappe , et qu'il s'en trouvera parmi eux qui seront ravis de vous voir lutter contre un homme du mérite et du savoir du Père abbé; je voudrais vous concilier, et une visite le ferait. Il n'y va point de votre honneur, et ce serait une chose qui édifierait le prochain. Croyez-moi, mon Père, venez me voir, imitez en cela l'esprit de votre Père saint Benoît qui était doux et humble ; c'est aussi votre caractère, suivez-le, je vous en prie, et l'avis d'une amie véritable (2). »
Mabillon se défendit du voyage de la Trappe à peu près par les mêmes raisons qu'il avait déjà données. On voyait bien que sa réplique était déjà commencée, et qu'il serait forcé de l'achever et de la publier. La duchesse comprenant qu'elle n'avait plus rien à espérer de lui, crut devoir s'adresser à un de ses confrères qui jouissait d'une grande considération dans son Ordre et dans le monde savant ; c'était Dom François Lami , très
(1) Œuvres posth. de Mabillo,i , 1. 1, p. 374 et 375.
(2) V. Thuillier, Œuvres posth. de Mabillon, t. I, 1. IV, p. B76.
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estimé, tant pour les lumières de son esprit que pour la bonté de son cœur, la candeur de son caractère et la pureté de ses mœurs ; enfin , de tous les Bénédictins de Saint-Maur, celui qui écrivait le mieux la langue française (1).
Il semblait qu'il y eût un parti pris de rejeter tous les moyens de conciliation et de donner de nouveaux scandales avec de nouveaux écrits. Le Père Lami ayant consulté ses supérieurs s'excusa très poliment du voyage de la Trappe, comme le Père Mabillon. Toutefois, étant venu ce printemps au monastère de Fonteinneriant, dans le voisinage d'Alençon, la duchesse lui fit de si grandes instances qu'il crut devoir céder. Il se rendit donc à la Trappe où elle se trouvait avec la princesse Christine de Salm, ehanoinesse de Remiremont; il y fut reçu avec beaucoup de politesse, de respect et toutes sortes d'égards. Après les premiers compliments , Son Altesse Royale fit asseoir les deux adversaires dans une ruelle, l'un, dit-elle agréablement, à titre de goutte sciatique, l'autre à titre de gravelle (2); et puis, elle les invita à entrer en matière sur la grande question des études monastiques... L'abbé de Rancé commença par protester de la droiture de ses sentiments dans tout ce qu'il avait écrit, et par assurer qu'il n'avait pas eu la moindre intention de blesser personne , et bien moins encore la Congrégation de Saint-Maur pour laquelle il avait beaucoup d'estime, non seulement en général , mais pour les supérieurs et pour le Père Mabillon en particulier.
Le Père Lami lui répondit qu'il était chargé de l'assurer de la part de ces mêmes personnes de la vénération qu'elles avaient pour lui, et que pareillement, de leur côté, la charité n'avait point été altérée, quoiqu'il fallût convenir qu'il y avait dans sa réponse quelques passages blessants pour tous les moines et spécialement pour la Congrégation de Saint-Maur. L'abbé de Rancé ayant prié qu'on les lui montrât, le Père Lami lui en fit voir quelques-uns qu'il expliqua en les adoucissant. Ensuite on en vint au fond des choses, et en deux heures de temps que dura la conférence on agita beaucoup de questions. On se fit des concessions réciproques ; mais, au dire de Dom Vincent Thuillier lui-même , ce fut l'abbé de Rancé qui alla le plus loin (3).
La princesse en était charmée ; et, prenant à part le Père Lami, elle lui
(1) Dict. Histor., art. Lami.
(2) « C'était par une grâce et par une faveur particulière qu'elle leur avait permis de s'asseoir en sa présence; car, au dire de Saint-Simon, elle ne le permettait qu'à très peu de monde. Son mari se servait devant elle d'un simple pliant; l'évêque de Séez et 'l'intendant de la province lui parlaient debout. » Mémoires, 1. 1, p. 348.
(3) Il faut, ici, modifier le récit de D. V. Thuillier, p. 377 et 378, par celui de D. Gervaise ( Apologie pour feu M. l'abbé de la Trappe, p. 44).