CHAPITRE VII
L'abbé de Rancé s'adresse à M. Baluze pour arriver jusqu'au cardinal Casanate; les Jansénistes se rangent du côté de Mabillon (1692).
Le célèbre Baluze, l'auteur des Capitulaires des Rois de France et de plusieurs autres ouvrages très savants, était le rival, pour ne pas dire l'égal, de Mabillon en fait d'érudition. Son nom seul faisait autorité dans toute l'Europe. L'abbé de Rancé l'avait cité avec éloge dans sa Réponse (2), et il avait cru devoir lui faire hommage du livre lui-même. M. Baluze était trop lié par ses études avec les Bénédictins pour leur être opposé; il se contenta de répondre poliment, sans toucher au fond des matières en
litige (3).
« Quoique j'aie toujours eu, disait-il, une estime et une vénération particulière pour les grandes qualités dont il a plu à Dieu de vous pourvoir,
i Y. Thuillier, Œuvres posth. de Mabillon , 1. 1 , 1. IV, p. m et 378. % L'àbbé de Rancé disait, p. 51 : Cest ce qu'a remarqué l'illustre M. Baluze da>i< *e< belles notes sur /e> Capitulaires, etc. (3) Tout ceci est Inédit et tire de la collection Baluze ô la Bibhotn. Iinp., t. ÇCCLXl.
et que par cette raison, il me fût permis de souhaiter d'être connu d'une personne qui fait tant d'honneur à notre siècle; toutefois, faisant réflexion sur ce que je suis et sur mon peu de mérite, je ne pensais pas qu'il se pût jamais trouver une occasion qui me procurât ce bonheur. Mais Dieu, qui fait lever son soleil également pour tous les hommes, sans regarder à la différence du mérite, a bien voulu, par sa bonté, lever les obstacles qui semblaient s'y opposer, et me procurer un avantage dont beaucoup de gens qui valent mieux que moi se tiendraient bien honorés. Il s'est même voulu servir de vous, Monsieur, en cette circonstance, parce qu'il a voulu que je ne dusse qu'à vous l'honneur de votre bienveillance et de votre affection. Vous m'avez assuré de l'une et de l'autre par l'honneur que vous m'avez fait de me nommer dans votre dernier ouvrage, en des termes que je ne méritais pas, et par la faveur que vous m'avez faite de m'en faire donner un exemplaire ; c'est de quoi je vous remercie très humblement, et vous supplie en même temps de vouloir être bien persuadé de ma parfaite reconnaissance (1). »
L'abbé de Rancé répondit sur le même ton : « Qu'il était heureux d'avoir trouvé une occasion de rendre un témoignage public de l'estime et de la considération qu'il avait pour un homme qui s'était attiré celle de toute l'Eglise et de toutes les personnes savantes par cette pénétration, cette recherche, cette érudition si profonde que l'on pouvait avec justice regarder comme V ornement principal et la richesse de nos jours »
Il n'y avait rien d'exagéré dans ces louanges : l'abbé de Rancé était resté homme d'esprit et de politesse à travers tout, mais dans les limites de la vérité. Ce gracieux échange de lettres lui suggéra une idée. Il craignait pour son livre les intrigues de ses ennemis à Rome. Parmi tous les prélats de la cour romaine, il en était un surtout qu'il soupçonnait devoir lui être très défavorable : c'était le cardinal Casanate, bibliothécaire de la Vaticane, qui connaissait beaucoup Mabillon et qui avait pour lui toute sorte d'amitié et d'estime. Il s'agissait d'arriver jusqu'à ce prélat et de faire tomber au moins quelques-unes des préventions qu'il pouvait avoir.
M. Baluze entretenait avec lui, depuis longtemps, une correspondance d'érudition très suivie et très intime. On le chargea de lui faire parvenir un exemplaire de la Réponse avec une lettre de l'abbé de Rancé. Un religieux bénédictin, qui, par l'entremise de Bossuet, avait obtenu la permission de se retirer à la Trappe, Dom Muguet, le frère du libraire de Paris, très lié avec M. Baluze, lui écrivit pour lui expliquer le but de cette démarche.
(1) Cette lettre est du 24 mars.