LIVRE IX, CHAPITRE VII
« On souhaiterait fort, Monsieur, lui disait-il, qu'en faisant l'envoi vous eussiez la bonté d'insinuer quelques paroles à cette Eminence qui la portassent à des préjugés avantageux pour cet ouvrage, et cela en la façon que vous estimeriez la plus convenable. Ce que vous direz sera toujours d'un très grand poids sur son esprit, dans la conviction où l'on sait qu'il est de votre mérite, et suffira pour empêcher que sa religion ne soit surprise par ceux qui, étant d'un avis contraire à celui de M. l'abbé, n'omettent rien pour donner des atteintes à sa réputation, dans une cour où il importe extrêmement de la maintenir pour le bien de son Observance, qui est la seule ambition qu'il ait au monde (1). »
M. Baluze s'empressa, le 7 juillet, d'adresser au cardinal la lettre de l'abbé de Rancé, et il y joignit celle où il annonçait l'envoi du livre avec réloge de l'auteur. Le prélat se hâta de répondre à ce dernier :
« Depuis longtemps, mon Révérend Père, je connaissais votre érudition, votre vraie et solide piété, non seulement par votre renommée, mais encore par vos écrits. Le nom et la gloire du monastère que vous avez fondé, ayant pénétré partout, sont parvenus jusqu'à moi. Aussi vous ai-je voué depuis ce moment une affection particulière, et dans mon admiration pour votre Institut (2), je désirais vivement qu'un jour il me fût donné d'exprimer ouvertement les sentiments les plus sympathiques qui m'animent envers vous et envers vos religieux. Voici que, par la lettre que vous m'avez écrite spontanément, vous m'avez fourni cette occasion que je cherchais, d'attester publiquement combien j'estime votre science et toutes les autres qualités de votre esprit, combien je vénère votre piété, qui vous a fait renouveler de notre temps les merveilles des anciens solitaires.
« J'attends avec beaucoup d'impatience votre livre sur les Etudes des moines, que vous avez remis à mon très cher ami Etienne Baluze, pour qu'il me le transmette. Je ne doute pas qu'il ne soit écrit, comme vos autres ouvrages, d'un style élégant, brillant et noble, et qu'il ne contienne une connaissance profonde des matières monastiques (3). »
Pourquoi le savant prélat s'est-il hâté de répondre avant d'avoir reçu et lu le livre qu'on lui envoyait? Nous ne croyons pas que c'ait été une tactique de sa part, pour n'avoir pas à dire son opinion et se commettre avec
(1) Même collection, Biblioth. Impériale.
(2) « Monasterii quoque a te summa cum laude instituti nomen ac decus cum uhi-
que innotuerit Quare te praecipuo amore complexus sum et admiratus instituti tui
rationem, etc. »
(3) Cette lettre, écrite en latin, est datée du 5 août.
342 HISTOIRE DE l'ARBÉ DE RANCÉ.
l'un ou l'autre parti. Sa lettre est toute de cœur et de conviction ; elle a un tel air de franchise, qu'il n'est vraiment pas permis de soupçonner une arrière-pensée. Au reste, il loue sans réserve la conduite de l'abbé de Rancé, il admire son œuvre; donc il approuve les principes sur lesquels l'une et l'autre reposent. Ce sont ces principes qui ont renouvelé la race perdue des anciens solitaires, c'est-à-dire des vrais moines (1). Que pouvait-on désirer de plus? On fut content à la Trappe : Dom Muguet mandait à M. Baluze que cette lettre tenait lieu d'une apologie à Vabbè de Raneé et qu'on attendait de pied ferme la réplique des Bénédictins (2).
Nous avons vu précédemment comment et pourquoi l'abbé de Rancé avait encore continué de correspondre avec Nicole, plusieurs années après sa rupture avec le parti tout entier. Il avait cru pouvoir scinder l'homme, c'est-à-dire séparer le savant, l'écrivain religieux du janséniste; mais au moment où éclata la polémique sur les études monastiques, il reconnut qu'il ne s'était pas assez défié de lui, et il voulut , sans rien dire , briser décidément toute espèce de commerce et de relation. Nicole cependant espérait toujours qu'on lui offrirait la réponse à Mabillon; mais il l'attendit en vain , non sans un secret dépit qu'il ne put dissimuler.
« Votre lettre, écrivait-il alors au Père Quesnel, m'& trouvé occupé à la lecture d'un livre qui va faire un grand fracas, et pour lequel il y aura bien du sang échauffé dans les congrégations monastiques... Quoi qu'il en soit, le livre est célèbre , et entre des gens si célèbres que vous ne devez pas ignorer cette contestation... Pour moi, il est à propos que je n'en dise rien , et j'ai quelque soupçon que quelques discours qu'on a rapportés à l'auteur, m'ont privé du présent qu'il avait accoutumé de me faire de ses ouvrages. S'il m'était pourtant permis d'en parler, je vous dirais que je trouverais facilement un dénouement qui mettrait ces auteurs d'accord (3). »
Selon lui, il ne s'agissait que de changer la signification d'un mot, c'està-dire que ceux de la Congrégation de Saint-Maur n'avaient qu'à déclarer qu'ils n'étaient plus ni Bénédictins ni solitaires , selon le sens précis de ce mot , tel qu'il avait été dans l'esprit de saint Benoît , mais bien de bons ecclésiastiques et de vrais clercs par la permission , approbation et commandement même de l'Eglise ; que par là tout ce que l'abbé de Rancé leur prétendait interdit comme Bénédictins, leur devenait permis comme ecclésiastiques.
(1) « Ob renovatas veteruin anachoretaram virtutes, etc. »
(2) Même collection, t. GCCLXI.
(3) Lettres de Nicole, t. II, 43e lett. au P. Quesnel sur le livre de l'abbé de Rancé contre les Etudes- monast., p. 187.