LIVRE IX, CHAPITRE VII
« Et, en effet, ajoutait-il, si, sans rapport à saint Benoit, on instituait un séminaire d'ecclésiastiques où l'on récitât l'office du jour et de la nuit d'une manière très édifiante, où l'on pratiquât une vie assez austère, comme celle que l'on garde dans les Congrégations de Saint-Maur et de Saint- Vannes , où l'on instruisit la jeunesse avec soin et dans de bonnes maximes, en leur faisant lire néanmoins les auteurs d'humanité de la manière la plus propre pour en empêcher l'abus, où l'on formât les jeunes gens à une théologie beaucoup plus solide que celle des écoles ordinaires, j'ai peine à croire que l'abbé de Rancé ne fût content d'une telle institution (1).»
Ainsi, Nicole croyait que toute la difficulté était dans le mot bénédictin, et que, pour avoir la paix, les Bénédictins n'avaient qu'à déclarer qu'ils ne prétendaient plus l'être. Telle était la conclusion à laquelle avait été amené cet esprit logique, après avoir examiné avec calme cette grave question. Mais la lutte devenant plus vive et plus ardente , il se passionna, comme beaucoup d'autres , se rangea du côté de Mabillon (2) , et n'épargna pas l'abbé de Rancé ni dans ses conversations ni dans ses lettres (3).
Quesnel, dans une telle question, du tempérament et du parti qu'il était, déjà fort mécontent de la Trappe depuis longtemps, ne pouvait hésiter entre les deux opinions. Il écrivit sa pensée au Père Du Breuil (4), et comme il était alors dans les Pays-Bas auprès d'Arnauld, on a par lui le ton de la maison sur la contestation présente. « Les Cordeliers, disait-il, voulaient bien autrefois avoir l'usage de leur pain et de leurs légumes, mais ils n'en voulaient avoir ni la propriété ni le domaine. L'abbé de la Trappe qui aspire à une plus grande pauvreté spirituelle que les moines à l'égard de leur pauvreté matérielle , ne veut avoir ni la propriété , ni le domaine, ni l'usage même de la science ; et il a fait un grand livre contre le Père Mabillon qui est l'avocat de l'adverse partie , pour prouver que les moines non seulement n'en doivent point faire, mais ne doivent pas être en état d'en faire, étant obligés à s'interdire l'étude et la science, hors celle de l'Ecriture. Le Père Mabillon, à ce qu'on dit, va faire paraître une réfutation du livre de l'abbé de la Trappe, qui lui-même a réfuté celui de ce Père, Des Etudes monastiques. Et cet abbé déjà auteur de cinq grands volumes in-4°, outre les petits, fera tant par ses livres que, dans le
(1) Lettres de Nicole, t. II, p. 188, 189.
(2; Voir Goujet, Vie de Nicole, t. XIV des Essais de Morale, 2e partie, c. xx, intitulé : Contestations sur les Etudes monastiques; quelle part y prit Nicole.
(3) M. Pelhestre écrivait à Mabillon le 19 août : « J'ai lu une lettre de M. Nicole qui traite mal M. de la Trappe, et vous rend justice.» Biblioth. Imp., Résidu Saint-Germain, t. VIII, p. 33. Voir Lett. de Nicole, t. II, 44* an P. Quesnel.
Exilé pour ses opinions jansénistes et qui venait d'être transféré à Aleth.
monde, on aura peine à se persuader qu'il soit si ennemi de la science qu'il semble le vouloir être (1). »
D'un autre côté, on affirmait qu'Arnauld n'avait pas même voulu souffrir pour un moment la vue du livre de l'abbé de Rancé (2). Ainsi, tous les Jansénistes se levaient contre lui et se rangeaient du côté de Mabillon.
« Au reste, dit M. de Sainte-Beuve, dans le parfait désintéressement où nous sommes aujourd'hui sur ces questions autrefois si vives , il nous est peut-être plus aisé d'être entièrement justes qu'aux hommes d'alors plus rapprochés et plus divisés tout ensemble. Nous nous expliquons très bien le rôle de chacun par la différence des points de départ et des milieux.
« L'abbé de Rancé, le grand réformateur, qui rompt en plein avec l'âge du monde et qui ne remonte pas moins qu'à l'Orient, va prendre la source au haut du rocher, au cœur du désert : l'étude ne lui paraît pas liée de sa nature avec la pénitence; elle lui parait quelquefois contraire.
«Mabillon entré jeune dans une branche réformée de l'Ordre, branche toute gallicane (3) et surtout dévouée aux Saintes-Lettres, Mabillon accoutumé à honorer, à révérer la science comme un instrument d'édification , sent violer en lui cette dévotion modeste et qui est pour lui la tradition même, quand il l'entend accuser comme un péril et comme un principe de dérèglement dans les cloîtres.
«Les Oratoriens, Quesnel et Du Breuil n'ont pas de peine à être de l'avis de Mabillon contre l'abbé de Rancé : ils sortent d'une congrégation non pénitente , mais enseignante , libre , lettrée, mêlée au monde (4)...
« Nicole, enfin, est fidèle à l'esprit de Port-Royal , tel que nous l'avons vu jusqu'ici s'appliquer à toute chose : esprit qui admettait une part de science et d'étude dans la chambre du solitaire, le livre ouvert à côté de la bêche et du noyau....
« Cependant l'abbé de Rancé a de plus qu'eux tous un sommet par lequel il les surpasse et qu'ils n'ont pas bien mesuré (5). »
Et ce sommet, quel est-il ? C'est celui de l'expiation monastique dans ce qu'elle a de plus rude et de plus élevé ; c'est celui où le pénitent, plus rapproché du Ciel, veut se dépouiller de tout ce qu'il tient de la terre et ne garder que la croix. Ce sommet est le plus haut , parce que c'est celui du Calvaire.
(1) Biblioth. Impér. [Manuscrits], Résidu Saint-Germain, p. 30, n° 3.
(2) C'est ce que nous lisons dans la lettre adressée à Mabillon par M. Pelhestre, citée plus haut.
(3) C'est toujours M. Sainte-Beuve qui parle.
(4) Les protestants ne purent que se réjouir de ces contestations : voir la lettre 100e de Bayle à Minutoli, 6 octobre 1692, et la note 22e de Prosper Marchand.
(5) Port-Royal, t. 111, liv. IV, p. 559.