CHAPITRE VIII
Un Janséniste des plus avancés, M. Maupas, vient à la Trappe pour s'y fixer; l'abbé de Rance refuse même d« lui parler et le congédie; toute la secte se soulève de nouveau contre lui (1692).
La polémique au sujet des études monastiques prenait chaque jour davantage un ton de vivacité et d'aigreur, qui ne pouvait qu'éloigner et même rendre impossible une solution pacifique. On prétendait qu'il en avait été question jusqu'en présence du roi; on citait même les paroles de Sa Majesté; mais chaque parti les interprétait en sa faveur. Ainsi les Bénédictins racontaient que le conseiller d'Etat Pussor avait dit un jour au roi, devant toute la cour, et en présence de M. le chancelier, « qu'il ne pouvait souffrir le vif de l'abbé de Rancé, qui avait jeté des pierres à Dom Mabillon, dont il n'avait reçu que des roses (1). » Les partisans de la Trappe soutenaient que le roi s'était exprimé alors de manière à fermer la bouche aux détracteurs de l'abbé de Rancé. Ce dernier, au milieu de cette tempête, était toujours calme et résigné. Ces attaques, quelque violentes qu'elles fussent, n'étaient pas capables de l'ébranler. Il envisageait cette lutte et ceux qui s'y étaient engagés contre lui, avec les vues supérieures de la foi, et de cette hauteur où l'âme chrétienne s'élève par la charité et domine ses ennemis.
Aussi, toutes les calomnies que l'on semait contre lui ne servaient qu'à faire ressortir davantage ses vertus ; sa réputation était comme ces torches anciennes dont on ravivait la flamme en les secouant : plus on faisait pour la ternir, plus elle était brillante et pure. C'est dans ce moment que cinq ou six monastères le prient de vouloir les associer aux prières et aux bonnes œuvres de sa maison. M'ue l'abbesse du Puits-d'Orbe (2) fut la première qui demanda cette grâce. 11 lui fit répondre que l'association qu'elle désirait serait beaucoup plus avantageuse à la Trappe qu'à elle et à sa communauté; qu'il ne pouvait douter qu'une maison aussi sainte et
(1) V.Thuillier, Œuv. posth. de Mabillon, 1. 1, liv. IV, p. *74.
\t,l>. cisterc. fondée à 25 kilomètres S,0. de CMUllon-sur-Seinr, cl çui tut bansdans cette dernière ville.
aussi réglée que la sienne ne fût puissante auprès de Dieu, et que ses religieux et lui ne dussent tirer de grands secours de la part qu'ils auraient dorénavant dans leurs prières (1). Le Sauvoir, Maubuisson, Beaupré, Clairmarais, réclamèrent la même faveur (2).
Ses difficultés et ses peines se succédaient sans interruption; elles semblaient renaître Tune de l'autre comme les têtes de l'hydre. Voici ce qui lui arriva dans ce moment du côté des Jansénistes. - M. Maupas, prêtre du diocèse de Pamiers, gravement compromis dans les affaires du défunt évèque, M=r de Caulet, avait été arrêté et jeté impitoyablement dans les prisons de Montpellier. Il y était depuis quatre ans, et en avait passé deux sous un cachot voûté et humide, où il avait tué, disait-il, jusqu'à onze scorpions (3). M. de Basville, intendant de Languedoc, l'ayant visité dans cette caverne, l'en avait fait sortir et mener au séminaire de Narbonne. Comme il s'y déplaisait, il pria M. l'intendant, qui lui témoignait de la bonté, de changer le lieu de son exil et de l'envoyer à la Trappe, où il serait bien aise de finir ses jours, non comme religieux, mais comme solitaire. /
L'intendant ayant reçu de la cour une réponse favorable , lui fit dire qu'il pouvait se mettre en route, et qu'il trouverait les ordres du roi à la Trappe. Il partit donc aussitôt, passa par son pays, où il vendit un petit fonds de terre de cinquante écus, pour fournir aux frais de son voyage, et arriva au monastère le 7 juin , n'ayant plus que vingt-deux livres de reste. L'abbé de Rancé, qui avait été si souvent et si faussement accusé de recevoir dans sa maison des gens suspects , n'ayant eu aucun ordre du roi, ne jugea pas à propos de lui donner audience. Il se contenta de lui envoyer le Frère Armand, l'un de ses moines les plus instruits, pour le questionner et apprendre de sa propre bouche ce qu'il était et ce qu'il voulait. Par ce moyen, il sut bientôt à qui il avait affaire; aussi s'empressa-t-il d'écrire à l'archevêque de Paris, pour l'engager à supplier le roi de le vouloir décharger de cet hôte.
Sa Majesté fit répondre à M. de Paris : « qu'il ne prétendait pas abuser de la déférence que le sieur abbé de la Trappe avait pour ses ordres, et qu'il ne le voulait pas obliger de garder quelqu'un qui pourrait être dangereux pour sa communauté. » Sur cette réponse, l'abbé de Rancé renvoya le prêtre Maupas, sans avoir voulu jamais lui parler, ni pendant son séjour à l'abbaye, ni à son départ. Seulement, il lui fit remettre un cer-
(1) Collect. Nie, t. V, lett. G7 et 68.
(2) C'est ce qu'on lit dans plusieurs lettres.
(3) Tout ceci est inédit et extrait de la liasse u° 2183 des manuscrits de te bibliothèque de Troyes.