‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 200 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE VIII

tificat par lequel il attestait : « qu'étant venu dans son monastère le 7 du mois de juin, disant qu'il y était envoyé par ordre du roi, qui devait lui être incessamment adressé par M. le marquis de Chasteauneuf, et, qu'ayant très humblement supplié Sa Majesté qu'elle eût la bonté de changer d'ordre, elle lui aurait accordé cette grâce, sur quoi elle aurait prié ledit sieur Maupas de se retirer. » Il partit, en effet, le 30 juin.

Le lendemain de son départ de la Trappe, il y vint une lettre de cachet pour lui. Le porteur de cette lettre, ayant appris qu'il s'était dirigé du côté de Paris, se hâta d'y retourner, et, après quelques informations, il sut qu'il logeait rue de la Huchette , Au Messager de Montpellier. C'était au milieu de la nuit : on frappa plusieurs coups à sa porte. Comme il était couché, il eut d'abord de la peine à ouvrir; mais dès qu'on lui eut dit que c'était de la part du roi, il se leva aussitôt, et reçut à genoux la lettre de cachet, par laquelle il lui était ordonné de s'acheminer vers la ville de Limoges et d'y rester jusqu'à nouvel ordre de Sa Majesté, sous peine de désobéissance. La lettre était datée du camp , devant le château de Namur, 26 juin 1692.

M. Maupas demanda s'il fallait partir sur-le-champ : on lui répondit qu'il suffisait que ce fût le lendemain. Aussitôt que cette affaire fut connue des Jansénistes de Paris, ils se récrièrent tous contre l'abbé de Rancé: l'accusant de manquer de charité, et de s'être conduit dans cette circonstance avec une effroyable dureté. Alors , éclata sur lui comme un orage de plaintes et de murmures : nous en retrouverons, plus tard, un échantillon dans la fameuse lettre de M. de Tillemont.

Des personnes désintéressées et pieuses, à la manière dont on leur racontait la chose, prenaient parti contre lui , cependant rien n'était plus injuste. Que devait l'abbé de Rancé à cet inconnu? rien, sinon l'hospitalité ordinaire, et il la lui donna pendant trois semaines. Mais, dira-t-on, pourquoi refusa-t-il de lui parler? ce fut prudence : on sait combien les affaires de Pamiers étaient complexes, délicates et épineuses; il ne devait rien tant appréhender que de s'y trouver mêlé.

Il ne faut donc pas dire que l'abbé de Rancé fut dur et impitoyable, là où il ne fut que discret et réservé. Hélas! nous avons vu, il y a quelque temps, comme il avait été cruellement puni d'avoir accordé trop facilement sa confiance à un inconnu.

On disait encore qu'il aurait dû au moins, avant de le congédier, lui donner charitablement de bons conseils, et essayer de le ramener dans la bonne voie, s'il le croyait égaré; mais il ne pouvait le faire qu'en touchant dis questions brûlantes, et M. Maupas n'eût pas manqué, sans doute, comme cela était déjà arrivé plusieurs fois, de répéter dans le monde cet

entretien , en le dénaturant au profit de son parti. Ce qu'il y avait de plus sage à faire, c'était de se tenir à l'écart et de garder le silence.

Cependant les amis de l'abbé de Rancé crurent devoir l'avertir de tout ce qui se disait contre lui, et l'engagèrent à se justifier. Il fut décidé que le Frère Armand, qui avait reçu et entretenu M. Maupas pendant son séjour au monastère, rédigerait par écrit ce qu'il en savait, et qu'on enverrait cette pièce à Paris. On y lisait : « que le sieur Maupas soutenait opiniâtrement plusieurs opinions sentant l'hérésie, et qu'il avait cherché à séduire un novice de la Trappe. »

Il écrivit plusieurs lettres pour se disculper de ce qu'on lui imputait; mais il était sous le coup de preuves si péremptoires et si accablantes, qu'il fut forcé de faire des aveux. Il déclara ingénument qu'il avait dit à la Trappe : « qu'il souhaiterait que le service divin se fit en langue vulgaire; qu'il y avait trop de cérémonies, et qu'il faudrait en réformer ou en changer quelques-unes; qu'il était difficile de répondre aux objections sur le retranchement de la coupe; que les calvinistes avaient désavoué plusieurs erreurs qu'on leur reprochait, comme de rejeter les bonnes œuvres; que quand les moines de la Trappe et tous les autres ensemble seraient des Hilarion, des Pacôme, etc., leurs justices ne paraîtraient devant Dieu qu'un linge souillé (1). »

« Tout ce qu'on m'impute de plus, ajoutait-il, est très faux; je. m'estimerai assez heureux et vivrai fort content dans toutes mes peines , si on est persuadé que je n'ai point d'autre doctrine que celle de Jésus-Christ et des apôtres, que j'ai apprise dans les bonnes écoles d'Alet et de Pamiers , et dans la profession de laquelle je veux persévérer toute ma vie. » Cette pièce est très curieuse ; elle nous montre comme toutes les hérésies s'enchaînent, et comme le jansénisme le plus avancé touchait au calvinisme et même se confondait avec lui. Les protestants avaient raison de dire à Arnauld et aux autres : « Vous avez beau faire, vous perdez vainement vos forces à lutter contre nous; car vous êtes .plus ou moins des nôtres. Saint-Cyran, votre père, voulait réformer l'Eglise comme nous, parce qu'il pensait qu'elle avait erré tout entière, depuis plusieurs siècles, et qu'elle errait encore présentement (2). »

L'abbé Maupas écrivit à un grand nombre de personnes pour soutenir son orthodoxie; mais il ne la soutint que par de nouvelles erreurs, et on lui imposa silence. Il se plaignit longtemps de la Trappe, « dont l'auto-

(t) Isaïe, c. lxvi, v. 6.

(2) Voir Jurieu : l'Esprit d'Arnaud, t. I, p. 8, 238, etc. — Melchior Leydecker, de Jansen., Vit. et Mort., 1. III, c. x.

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