‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 201 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE VIII

rite était si grande dans le monde, disait-il, qu'elle lui ôtait toute créance et l'accablait de son poids. » Toutes ces lettres devinrent publiques ; Dieu permit que l'homme se fit connaître tel qu'il était : l'iniquité se mentit encore une fois à elle-même, et l'abbé de Rancé fut pleinement justifié (1).

On sait combien ce dernier était dévoué à Jacques II : à sa personne, parce que c'était un prince chrétien et malheureux; à sa cause, parce qu'il croyait que c'était celle de l'Eglise. Louis XIV voulut faire une dernière tentative pour replacer ce prince sur le trône de ses ayeux. Au moment où l'on préparait les deux grandes expéditions de terre et de mer, la duchesse de Guise écrivit à l'abbé de la Trappe pour en recommander le succès à ses prières et à celles de ses religieux. Il lui répondit qu'on n'avait jamais eu plus de sujet de s'adresser à Dieu que dans les circonstances présentes; car il n'y en avait guère eu de plus importantes depuis plusieurs siècles. La duchesse le tenait au courant des événements; nous voyons par ses lettres que , quoiqu'au désert et sous le froc , il était toujours Français : il sentait, tour à tour, son âme attristée ou réjouie, selon qu'il apprenait les revers ou les succès des armes de la France. « Voila, dit-il, après la bataille de la Hogue, la confirmation d'une nouvelle fâcheuse; il faut se tourner du côté de Dieu, et adorer toutes les dispositions de sa Providence. Il terrassera peut-être demain ceux qu'il élève aujourd'hui. Enfin, ses conseils sont impénétrables Cependant, il ne faut

point qu'on se décourage (2). »

Songeant ensuite à ce malheureux monarque qu'il aimait et qu'il vénérait, et dont il était lui-même; aimé et vénéré; son cœur était déchiré, et il s'écriait avec une profonde douleur : « La destinée du pauvre roi d'Angleterre est digne de compassion : les Anglais n'ont ni fidélité , ni bonne foi ; il s'est laissé surprendre. On l'a blâmé de ce qu'il a été trop loin à à l'égard des protestants; on le condamne présentement parce qu'il a diminué d'une fermeté et d'une rigueur qu'on avait improuvée : cela s'appelle que l'on est inexorable pour ceux qui n'ont pas la fortune de leur côté. Parmi tout cela, si Dieu est pour lui, il n'est pas à plaindre. »

L'abbé de Rancé avait été consterné du désastre de la bataille navale ; mais il se ranime, il se réjouit, il triomphe avec notre armée de terre, victorieuse sous la conduite de Louis XIV : « Les nouvelles de Flandres, écrit-il à Mme de Guise, sont autant bonnes qu'elles peuvent être. Si Namur est pris, Madame, comme il ne faut point douter qu'il le soit, il y aura de

(1) Riblioth. de Troyes (manuscrits précités), n° 2183, 1 pièce.— Voir aussi Ribliothèque Impér., manuscrit inédit, n° JGO, fonds de l'Oratoire.

quoi se consoler de la perte que l'on a faite sur mer. Le prince d'Orange se retire avec honte, puisqu'il a repassé la rivière; cela donnera un grand avantage aux armes du roi, et rendra le courage à ceux qui pouvaient Tavoir abattu par la défaite de la Hogue. C'est une chose incompréhensible comme Dieu mêle les événements d'ici-bas : il tempère les prospérités par des aventures fâcheuses ; il ne veut pas que ceux qu'il protège soient toujours triomphants. J'espère que tout tournera de manière que l'on aura sujet de rendre à Dieu de continuelles actions de grâces. »

Dès qu'il sut la nouvelle de la prise de Namur, sa joie fut à son comble; il ne crut pas devoir attendre des ordres supérieurs, qui tardaient trop au gré de l'allégresse de son âme; il fit chanter aussitôt le Te Deum à l'église de la Trappe, « ne croyant pas, disait-il, qu'on pût différer de rendre à Dieu des actions de grâces pour une conquête si importante et à laquelle il prenait un si grand intérêt (1). »

Les pauvres irlandais catholiques, chassés de leur patrie, arrivaient en France en grand nombre et réduits à la plus profonde indigence. Il pria la duchesse de Guise de leur donner toutes les marques qu'elle pourrait de sa bonté toute royale, et de ne pas craindre de pousser trop loin sa charité, puisqu'elle avait bien voulu choisir la Trappe comme un dernier asile, où elle trouverait toujours au besoin un abri et du pain; que Dieu lui rendrait au centuple, dès ce monde, toutes les choses dont elle se priverait pour l'amour de lui. Il lui racontait ensuite que la misère était si grande, que l'on comptait jusqu'à deux mille pauvres à la porte de la Trappe, et que personne ne s'en retournait, sans qu'on l'assistât (2).

Ainsi, l'abbé de Rancé répondait aux attaques et aux plus violentes invectives de ses ennemis par la patience et des bénédictions, aux mépris et aux injures du monde par des consolations et des aumônes aux malheureux : il ressemblait à cet arbre des forêts de l'Inde qui parfume la hache qui le coupe.

(i) Collect. Hattingais précitée.

[2) Même collecl.

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