LIVRE IX, CHAPITRE X
Mais s'ils semblaient se rapprocher quelque peu de ce côté, ils restaient très éloignés d'autre part, sur les études communes de rhétorique, de philosophie et de théologie. Mabillon les croyait nécessaires aux jeunes étudiants des cloîtres (scholares), et l'abbé de Rancé les repoussait comme incompatibles avec les observances régulières (i). La division n'était pas moins profonde au sujet des études profanes: aux yeux de l'un, elles étaient indignes d'un moine, parfait disciple du Christ, élevé dans une sphère supérieure voisine du ciel; l'autre les regardait comme très utiles et quelquefois indispensables pour polir l'esprit et le préparer à la connaissance des choses saintes; il les permettait donc aux solitaires (2).
Mabillon voulait bien abandonner les mathématiques, les inscriptions et les collections de médailles (3), mais pour ses chers manuscrits, il lui aurait trop coûté d'en faire le sacrifice, il les tenait serrés sur son cœur, dans la crainte qu'on ne vînt les lui enlever. « J'en appelle, s'écriait-il, au jugement du public, au jugement des papes, je l'ose dire, des cardinaux et des évoques qui nous ont témoigné souvent que nous ne pouvions rien faire de meilleur, ni de plus utile pour l'Église, ni qui convînt mieux à notre profession que la révision des ouvrages des Pères, et la confrontation des manuscrits ; je pourrais produire sur cela leurs témoignages ; mais il ne me paraît pas nécessaire. J'en appelle aux religieux les plus saints de notre Ordre qui se sont appliqués à ces sortes de travaux, comme le B. Lanfranc, qui a corrigé de sa main plusieurs manuscrits, entre autres celui de Cassien, gardé à l'abbaye de Saint-Martin-de-Séez, où on lit ces mots à la lin de la dixième conférence : Hucusque ego Lanfrancus correxi. J'en appelle à saint Anselme, qui veillait la nuit et prenait sur son repos pour revoir les livres qui, dans les siècles précédents, avaient été partout altérés; libros qui anteid temporis nimis corrupti ubique terrarum erant, nocte corrigebat. Nous nous ferons toujours gloire d'imiter ces grands hommes aussi bien que saint Pascase-Radbert et Cassiodore qui, sur la fin de ses jours, collationna la sainte Bible sur les manuscrits, sub collatione priscorum codicum, comme il le raconte lui-même. Nous continuerons nos ouvrages quoi qu'on en puisse dire, tant que l'Église et le public ne les désapprouveront pas (4). »
Nous observerons en passant que la difficulté n'était pas là. L'abbé de Kancéne contestait pas que les bénédictins de Saint-Maur ne rendissent
(3) P. 19 et 20, t. 1, et t. II. p. 161.
(4) T. Il, p. 152 etsuiv.
des services réels à la religion, en révisant et en confrontant les manuscrits des saints Pères, et en donnant de nouvelles éditions plus correctes que les anciennes ; il était bien loin de refuser à l'Église le pouvoir d'appliquer à ces sortes de travaux des communautés religieuses qui, sans cela, auraient croupi dans l'oisiveté; mais il ne croyait pas que tel eût été le but primitif de la vie monastique ; Mabillon lui-même avait été forcé de le reconnaître.
Il n'y a que la médiocrité orgueilleuse et l'ignorance qui se vantent de ne se tromper jamais, mais les hommes d'un mérite réel, comme Mabillon, d'une science aussi vaste, avouent quelquefois ingénument qu'ils se sont trompés, et de pareils aveux ajoutent à leur gloire. « Si je me suis mépris, disait-il, en insérant dans mon catalogue le Bellum papale et la Bible de Desmarets, je consens qu'ils en soient effacés. » « Je retire l'Apologie d'Hérodote, de Henry Etienne, pour qu'il n'y ait pas de méprise. » « J'avoue que le ton que j'avais donné à un passage de la lettre de saint Basile au moine Chilon, dans ma première édition, n'est pas tout à fait juste. » En effet, Mabillon ici attribuait à saint Basile une objection que saint Basile lui-même attribue au démon. « Cette citation, disait l'abbé de Rancé, est une méprise qui mérite d'être remarquée dans un homme qui n'a pas accoutumé d'en faire (1).
Nulle part, Mabillon, dont la robe, comme celle de Tertullien, couvrait toutes les sciences, n'apparaît mieux avec sa bonté, sa douceur et son humilité, que dans la conclusion finale de son livre.
« Je croyais, disait-il, me renfermer dans un travail beaucoup moins étendu ; mais les matières se sont grossies insensiblement, et il était difficile, ce me semble, de leur donner moins d'étendue. J'étais bien aise de n'en pas faire à deux fois, et de n'être pas obligé de mettre encore la main à la plume contre une personne que j'honore et que je respecte autant que le Révérend Père abbé de la Trappe. C'est, assurément, une des plus sensibles mortifications que j'aurai, comme je crois, de ma vie, que d'avoir été obligé d'écrire contre lui. Je sais les égards qu'un homme comme moi doit avoir pour son mérite, et qu'il ne m'appartient pas de tenir contre une personne de sa force et de son génie, ingenium divino dono aureum (2). J'ai tâché de garder toutes les mesures de la modération : mais je n'oserais me flatter qu'il ne me soit rien échappé
(1) Réponse, p. 30. L'abbé de Rancé avait consulté l'édition grecque, tandis que Mabillon avoue qu'il n'a consulté que la version latine. Réflexions sur la Réponse, t. I. p. 216 et 219, 2e édition.
(2) S. August., epist. 40.