LIVRE VII, CHAPITRE IV
et dans la nourriture; si les religieux venaient à user de beurre, manger du poisson et même des œufs, hors le cas de nécessité et d'impuissance, nous voulons bien être privés du pouvoir que Sa Sainteté nous a
accordé d'élire un prieur, et des autres grâces qu'elle y a attachées
Et, pour dire vrai, dès que nos Frères se sépareront de la discipline et de la régularité qu'il a plu à Dieu d'établir dans ce monastère, ils mériteront de tomber dans le désordre et la confusion (1). »
L'abbé de Clairvaux n'hésita plus : cette pièce leva tous ses scrupules; il expédia un acte en forme, en date du 27 avril 1683. « Nous avons été bien aise, y disait-il à l'abbé de Rancé, de trouver cette occasion pour vous témoigner l'estime singulière que nous faisons de votre personne, la joie que nous recevons de savoir votre monastère dans les pratiques d'une si grande régularité, et le désir que nous avons de voir multiplier les monastères dans le zèle des Observances. Et pour y contribuer de notre part, autant qu'il est en notre pouvoir et du devoir de notre charge, nous avons, par ces présentes, consenti et consentons à ce que les deux brefs de Sa Sainteté, les lettres patentes et arrêts de Sa Majesté soient exécutés, selon leur forme et teneur, renonçant, à cet effet, pour nous et nos successeurs, à notre droit de nommer et d'instituer un prieur dans le monastère de la Trappe (2) »
Ce premier témoignage, si honorable, fut suivi d'un autre qui ne l'était pas moins. Le Chapitre général de l'Ordre se tint cette année. L'abbé de Rancé écrivit à M. de Citeaux que ses graves infirmités ne lui permettaient pas d'y assister. L'abbé du Val-Richer fut nommé, dans ce Chapitre, visiteur des monastères de Normandie pour l'Étroite-Observance. On lui enjoignit de modérer les austérités de l'abbé de Rancé, et de veiller à la conservation d'une vie si précieuse. L'abbé de Clairvaux en fit la proposition en plein définitoire, et elle fut bien accueillie de tous. Cependant le nouveau visiteur ne put s'acquitter, aussitôt qu'il l'aurait désiré, de la commission qu'il avait reçue, et comme les épuisements et les défaillances de l'abbé de Rancé pouvaient faire craindre une fin prochaine, alors le prieur, le sous-prieur et le cellérier, au nom de toute la communauté de la Trappe, crurent devoir s'adresser au Chef de l'Église, pour en obtenir des ordres positifs. Il ne fallait pas moins, en effet, que la première et la plus sacrée de toutes les autorités de la terre pour lui faire relâcher quelque chose de la sévérité de son régime.
On voit dans cette supplique, des enfants désolés, tremblant à la seule
(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, liv. III, c. v, p. 210-211.
(2) Manuscrit de Sept/on* (notes du cah. X, p. 36G et 367).
pensée de la perte d'un Père qu'ils appellent leur trésor, la perle de l'Évangile, pour l'acquisition de laquelle ils ont tout sacrifié, et dont la possession fait tous leurs délices, parce qu'ils trouvent en lui leur consolation, leur règle vivante; l'Ordre de Cîteaux, sa gloire; l'Église, son ornement, etc. Ils insistaient à plusieurs reprises sur les bienfaits qu'ils avaient déjà reçus de Sa Sainteté, et ils la suppliaient d'y mettre le comble en enjoignant à leur abbé de leur obéir dans les limites de la Règle, pour la santé de son corps, comme ils lui obéissaient eux-mêmes pour la santé de leurs âmes (1).
Le Père commun des fidèles comprit ce langage, qui était celui de la tendresse la plus vive, et, entrant dans leurs vues, il leur accorda avec bonté tout ce qu'ils souhaitaient , comme on le voit dans la réponse qu'il leur fit parvenir :
« Mes très Révérends Pères, leur écrivit le cardinal Cibo, Sa Sainteté a reçu avec beaucoup de plaisir la lettre que vous lui avez envoyée, toute pleine de l'amour et de l'attachement que vous avez envers cet homme rare que Dieu vous a donné pour abbé. Elle a parlé de vous avec beaucoup de considération, voyant le soin et l'empressement avec lequel vous vous appliquez à sa conservation , dans le dessein que vous avez de vous exercer plus longtemps dans la pénitence que l'Évangile vous ordonne, et de vous y fortifier de plus en plus sous la discipline très sainte qu'il a établie dans votre monastère. Et comme Sa Sainteté approuve ce qu'il a si heureusement entrepris, surtout dans un temps aussi déréglé et relâché que celuici, aussi a-t-Elle été remplie de joie à la vue de votre zèle et de votre ardeur.
« Cependant Sa Sainteté se persuade que votre abbé ayant autant de respect qu'il en a pour les commandements de Dieu, qui ne nous permettent pas d'être cruels envers nous-mêmes , aura à l'avenir plus de soin de sa santé, qui est encore si nécessaire pour le bien de votre maison ; Elle vous enjoint même de l'en avertir sérieusement, et de lui parler sur ce sujet, en son nom, toutes les fois que vous le jugerez nécessaire. Voilà ce qu'Elle m'ordonne de vous écrire pour répondre à votre lettre. En témoignage de son affection particulière, Elle vous donne , par mon entremise, sa bénédiction avec tendresse. Pour moi, mes vénérables Pères, je vous prie de m'assister de vos prières auprès de Dieu, et je vous souhaite toutes sortes de biens , avec l'augmentation de la grâce de Notre-Seigneur.
« Rome, ce 5 septembre 1683. »
(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 221 et 222.