‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 211 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XI

été obligé de m 'expliquer; et que j'ai tâché de garder toute la modération qui m'a été possible. Je m'estimerai bien heureux, Madame, si Votre Altesse Royale étant persuadée de la disposition où je suis pour cet illustre abbé, Elle ne diminue en rien de ses bontés ordinaires pour notre Congrégation, qui a ressenti en tant de rencontres les effets de sa protection (1). »

Les Bénédictins, en général, et le Père Mabillon en particulier, étaient impatients de savoir l'impression que produirait sur la duchesse la lecture du livre des Réflexions. Personne n'avait été plus opposée qu'elle à sa publication : elle avait fait tous ses efforts pour l'empêcher. On redoutait, de sa part, une rupture définitive avec la Congrégation de Saint-Maur. Enfin, sa réponse arriva le 18 septembre; elle était datée d'Alençon. «J'achevai hier votre livre, disait-elle; je voudrais pour beaucoup, mon Père, que vous eussiez fait le voyage de la Trappe auparavant. Je suis sûre que vous seriez convenu , et que vous n'eussiez point mis r Avant-Propos, qui est très aigre, et qui parait l'être pour piquer simplement. Il y a aussi un trait dans le livre de même que je croirais bien qu'il n'est pas de vous, mais que vous avez été poussé de mettre par ceux qui vous ont fait faire la réponse, qui se sont trouvés choqués sans sujet par les fortes raisons du Père abbé de la Trappe. Il n'attaquait que les étude profanes, et était plein d'un esprit de charité, comme saint Paul, pour ses frères», et point autre chose. Ce n'est pas par prévention que j'en parle, mais c'est la vérité. Votre Avant-Propos est d'un esprit qui se veut venger, qui est contre votre caractère : c'est pourquoi je ne le crois pas de vous. Je crois tout ce qui est d'antiquité que vous citez, de vous; j'entrevois même que vous voudriez convenir, et votre fin est d'une humilité telle que je vous la connais. Si je ne vous estimais autant que je fais, je ne vous aurais rien écrit de ce que j'ai trouvé dans votre livre; mais je vous estime trop pour vous celer ce qu'on y trouve à redire, et faire plus de tort à votre Congrégation que ce que vous avez cru que le Père abbé

de la Trappe avait dit Une visite vous aurait unis de sentiment et

aurait empêché l'aigreur du livre. Souvenez-vous de moi en vos saintes prières (2) . »

Bien avant l'apparition du livre du Père Mabillon , l'abbé de Rancé était décidé à ne pas y répondre. « Je ne doute point , écrivait-il dès le 19 juin précédent, que la réplique ne paraisse au premier jour; je ne crois pas qu'on y puisse rien dire qui m'oblige de répartir : il faudrait des considé-

(1) V.Thuill., CEuv.posth. de MabiL, t. 1, liv. IV, p. 3KI

(2) Id., ibid.

rations bien puissantes pour me tirer de la résolution où je suis de garder le silence (1). » Le 3 septembre suivant, il était toujours dans les mêmes sentiments (2). Le 8 du même mois, il mandait au curé de Saint-Jacquesdu-Haut-Pas « qu'il n'avait point encore lu l'ouvrage; mais que, s'il n'était rien que ce qu'on lui avait dit en détail qu'il était, il suivrait l'auteur pied à pied, si Dieu lui mettait au cœur de répliquer, et qu'il le ferait avec autant de facilité et de succès que la première fois (3) . »

Ces quelques mots coururent tout Paris : on les répéta , on les dénatura, et on s'attendait chaque jour à une réplique foudroyante. Cependant, à mesure qu'on lisait le livre du Père Mabillon, l'opinion qu'il n'en était pas le seul auteur s'accréditait de plus en plus. La duchesse de Guise s'en était déjà franchement expliquée. Il y avait des pages qui, par la netteté, la clarté du style, la mise en forme du raisonnement, le ton et l'accent, trahissaient leur origine. On alla jusqu'à dire que Nicole l'avait vu et corrigé avec beaucoup de soin et d'application (4). Nous croyons que Mabillon était de force et de taille à se passer de cet auxiliaire. Toutefois, il est vrai qu'on le consulta, ainsi qu'Àrnauld, sur cette importante question. Dom Thuillier a retrouvé leurs réponses manuscrites dans le portefeuille de Mabillon.

Nicole envisage les Études monastiques dans trois temps différents : le premier comprend la vie de saint Benoît et les trente ou quarante années qui ont suivi sa mort, arrivée en 547. En affirmant que les religieux bénédictins n'ont point étudié du temps de saint Benoît, on avance une chose dont on ne peut apporter aucune preuve légitime. Le silence de la Règle ne conclut rien du tout, sinon que, n'ayant point défendu les études , elles étaient censées permises. Nicole prétendait que l'impuissance d'étudier, prouvée par le défaut de temps, était une fausse supposition , venant de ce qu'on prenait plaisir à mal compter, et il comptait à son tour et à sa façon, et il trouvait quatre heures d'étude au lieu de deux.

Le second temps comprenait environ 700 ans, depuis l'ère de saint Benoît jusqu'au Concile de Vienne; or, dans cet espace, le nombre des moines qui ont étudié les sciences , sans réclamation de la part de leurs supérieurs et de l'Église, est si considérable, que l'on peut dire qu'ils l'ont fait d'après un usage reçu et approuvé, et non par exception, ainsi que le prétend l'abbé de Rancé. — Depuis le Concile de Vienne jusqu'à

(1) Collect. Nie, t. V, lett. 70.

(2) Id., ibid., lett. 71.

(3) Gonod, Lett. de l'abbé de Rancé, p. 39b.

(4) Id., ibid.

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