LIVRE IX, CHAPITRE XI
former des hommes de lettres, mais nullement des solitaires, des anachorètes, fidèles imitateurs des Antoine, des Pacôme, des Hilarion.
« D'ailleurs, continue Rohrbacher, l'expérience a prononcé, ainsi que le temps. La Congrégation bénédictine de Saint-Vannes en Lorraine avait suivi d'abord le plan de Mabillon : elle fut obligée d'y renoncer dès la première année, pour arrêter les mauvaises suites qui en résultaient dès lors. Cette Congrégation se maintint plus longtemps avec honneur ; tandis que la Congrégation française de Saint-Maur, par suite de sa tendance à négliger les études véritablement monastiques, et à se livrer plus volontiers à des études séculières, vit ses religieux de Saint-Germain-des- Prés demander leur sécularisation au gouvernement temporel, demander à n'être plus religieux, mais simplement hommes de lettres (1). Nous verrons au jour de l'épreuve la Congrégation tout entière faillir à son devoir et s'éteindre dans l'hérésie jansénienne, le schisme et le scandale (2). »
Cette appréciation ne nous parait pas entièrement juste. Si les Bénédictins ont fini assez tristement, comme beaucoup d'autres Ordres religieux de ce temps , cela ne vient point de ce qu'ils ont étudié les belles lettres et les sciences, mais bien de ce qu'ils ont oublié les Règles si sages qui leur avaient été données pour sanctifier leurs études et se sanctifier eux-mêmes. Si Mabillon et plusieurs de ses confrères, dont la piété égalait l'érudition, se fussent trouvés dans la tourmente révolutionaire, ils se seraient montrés ce qu'ils étaient, des enfants dociles de l'Eglise : ils auraient gardé leur foi et leur. froc. L'orage les aurait secoués, sans les abattre.
Leibniz était un homme d'un grand génie qui voyait les choses de haut, et qui ordinairement les voyait bien. Personne n'a saisi mieux que lui la question présente. L'abbé Nicaise lui avait fait passer toutes les pièces du procès pour et contre, afin d'avoir son avis. « Il est indubitable, répondit-il, que les monastères ont été autrefois comme des écoles d'où sont sortis d'excellents évêques et autres hommes insignes Sans les monastères , presque tous les manuscrits des anciens seraient perdus et les sciences avec eux. Je considère les sciences comme un puissant instrument pour exalter la gloire de Dieu; cependant, je reconnais qu'il y a bien de la différence, entre ceux qu'on appelle moines aujourd'hui, et les solitaires qui font profession de renoncer à tout ce qui n'est pas absolument nécessaire, ou par pénitence, comme ce Dom Maur de la Trappe, ou par une
(1) Nous avons déjà remarqué cette tendance dans le Plan d'études du Chapitre de 1766 cité plus haut.
% Hist. univers, de l'Ègl. caM., 2« édit., t. XXVI, p. 491 et 509.
force d'esprit extraordinaire. Il est bon qu'il y ait toute sorte d'états dans l'Église; cette variété est belle et utile. Il est bon que M. delà Trappe nous ressuscite les grands exemples des solitaires dont il semble qu'on commençait à manquer. Il faut aussi des moines savants. Ainsi, j'estime que M. de la Trappe et le Révérend Père Mabillon ont raison tous deux de les exhorter, tant à la solide dévotion qu'à la véritable science (1). »