‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 216 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XII

La chair est solidaire de la chair : lorsqu'elle a été trop adulée, trop idolâtrée par les uns, il faut qu'elle soit macérée et crucifiée par les autres. Les familles comme les sociétés, après les grands désordres, ont leurs pénitents ou leurs pénitentes, leurs victimes d'expiation.

Mlles de Chantocé et de Goëtlo étaient souvent à Malnoue avec leur sœur, ou avec leur nièce, Éléonore de Montbazon, fille de la duchesse de ce nom, et supérieure de Notre-Dame-de-Consolation, rue du Cherche-Midi, à Paris. Elles s'efforçaient ensemble d'arracher de pauvres âmes à la corruption du siècle pour les donner à Dieu et à la vertu. Les enfants réparaient, autant que possible, les fautes de leurs pères : c'était une nouvelle preuve du système des compensations dans le monde moral.

Mlle de Vertus, se voyant de bonne heure délaissée de sa mère, s'était retirée chez Mme la comtesse de Soissons, puis chez Mnie de Rohan ; enfin, chez Mme de Longueville, à qui elle s'attacha vers l'an 1653, partageant sa retraite, ses bonnes œuvres, et surtout ses peines et ses douleurs. Elle savait le latin, aimait les belles-lettres, écrivait fort raisonnablement (1); et Segrais lui avait dédié Amire, sa troisième et peut-être sa meilleure églogue (2).

Elle touche aux plus grands hommes de son temps : à Pascal et Condé, à Larochefoucauld et Arnauld, à Nicole et à Racine.

M. Cousin nous la montre pareillement au milieu d'un groupe des p'us grandes dames de ce siècle, inclinée au Jansénisme comme presque toutes ses amies, et l'une des plus attachées au parti (3). II faut cependant dire que ce ne fut qu'après la paix de l'Église, au commencement de 1671, qu'elle se réfugia à Port-Royal-des-Champs , dont elle fit désormais son principal séjour (4). Elle entretenait depuis longtemps des relations de piété et de direction avec la Trappe ; ces relations devinrent plus fréquentes , au déclin de sa vie , lorsqu'elle fut tombée dans un état continuel de langueur et de malaise. Il lui fallait des consolations qui fussent en rapport avec ses maux : alors elle tourna plus souvent ses regards du côté de l'abbé de Rancé, cet expiateur du désert , cet homme de douleur qui savait, comme le Christ, compatir aux douleurs de ses frères. Elle avait été comme lui, et peut-être avec lui, des belles compagnies , des

(1) Talleinant, t. III, p. 404 et 405 (cité par M. Cousin).

'2) Diverses poésies de Saint-Regn. de Segrais, Paris, 1058, in-4°.

(3) M™ de Sablé, p. 360 et suiv.

(4) Voir la collection des Lettres de M. Hecquel d'Orval.

sociétés légères de ce temps (1). Maintenant, humiliée sous la main du Seigneur, elle songe aux années anciennes, elles sait les mystères douloureux de la Trappe; c'est ce qui lui donne du courage et de l'espoir.

L'abbé de Rancé n'ignorait pas que la religion avait d'admirables trésors de patience et de résignation; il en savait le secret : il avait l'habitude d'y puiser pour lui et pour les autres. Il lui écrivait, le 10 novembre 1682 : « La joie qu'on a, Mademoiselle, quand on apprend de vos nouvelles, est toujours mêlée. On voit la continuation ou plutôt l'augmentation de vos

souffrances qui ne font que se multiplier avec vos jours. Votre foi se

fortifie au lieu de s'affaiblir, et le soin que Dieu a pris de votre personne depuis qu'il a appesanti sur elle le bras de sa justice et de sa miséricorde, vous doit être une assurance de la protection qu'il vous réserve pour l'avenir; et comme c'est la persévérance toute seule qui doit être couronnée, ne doutez point, Mademoiselle, qu'il ne vous la donne. Jésus-Christ a trop d'intérêt de consommer en vous l'œuvre qu'il y a commencée, pour ne pas vous accorder pour cela toutes les grâces qui vous sont nécessaires; c'est ce que nous lui demandons tous les jours de notre vie (2). »

Pour un malheureux malade, il n'y a peut-être pas de pensée plus affreuse que celle de savoir que personne ne songe à lui dans le monde, que pas un cœur ne bat à côté du sien et ne ressent ce qu'il éprouve par le contrecoup de la divine pitié. Tel n'était pas le sort de la comtesse de Vertus : elle savait qu'un saint souffrait avec elle et priait pour elle. Dans les maladies de langueur comme la sienne, l'ennui est toujours ce qu'il y a de plus à craindre; car il produit à la longue la mélancolie, et, de là au désespoir, il n'y a qu'un pas. L'abbé de Rancé a prévu ce danger, et il lui recommande de l'éviter à tout prix. « Gomme c'est un mal, dit-il , c'est un bien de le prévenir et d'empêcher qu'il n'arrive. Il est vrai que ce serait un véritable moyen pour réparer les pertes que nous a pu causer l'amour des amusements et des divertissements du monde, si cet ennui se réduisait seulement à une simple tristesse; mais quand on considère qu'il peut avoir des inconvénients et des suites fâcheuses qui jettent souvent dans l'abattement et dans le dégoût de l'état dans lequel on est , et quelquefois dans des tentations si pressantes, que l'on est contraint de chercher malgré soi

(1) Il y a cinquante-six de ses lettres dans le 7«des Portefeuilles de Valant (Biblioth. Imper.) — Le cachet porte les lettres F, G, V, D, B, mêlées ensemble : Françoise Catherine Vertus de Bretaigne, avec une couronne de comtesse. Elle écrit àMme de Sablé , retirée à Port-Royal : « Que n'ai-je de quoi faire bastir une petite cellule auprès de vous ! On a tant aimé le monde qu'on mérite bien de ne le pouvoir quitter quand on ne l'aime plus. » — Ailleurs, elle s'exprime plus fortement; enfin, voir son épitaphe dans le Nécrologe de Port -Boy al.

% Recueil de M. Hecquet.

Page 1