LIVRE IX, CHAPITRE XII
des remèdes extraordinaires, contraires à la piété dont on fait profession, et à toutes les vues , à tous les plans que l'on s'est formés pour son salut, on ne saurait faire trop de diligence pour s'en délivrer (1). »
Il n'y a qu'un seul ennui auquel il lui permette de se laisser aller, c'est celui qui résulte de l'impatience que l'on a de voir Dieu (2). Ce qui fait que l'on s'ennuie dans toutes les positions, c'est qu'on a toujours des vides immenses dans le cœur, même quand on jouirait du monde entier, de ses biens et de ses plaisirs. Il n'y a que Dieu qui soit assez grand pour combler ces vides; donc si l'on ne veut pas s'ennuyer, ce n'est pas aux hommes, mais à Dieu qu'il faut recourir.
L'abbé de Rancé ne veut point de médecine ni pour lui, ni pour ses religieux, c'est la règle de Citeaux, c'est sa consigne, il la suit, il l'exécute, mais il est le premier à faire un devoir à M1Ie de Vertus de se soumettre aux avis d'un médecin. Je ne vois pas, lui écrit-il, pourquoi vous gênez votre conscience sans aucun fondement ; il y a des temps infinis que vous n'avez point de santé, et on s'étonne même que vous puissiez vivre avec les incommodités et les maladies qui vous persécutent depuis tant d'années; mais vous n'êtes point capable de savoir en cela ce qui vous convient, et il faut par nécessité que vous vous en rapportiez à quelqu'un, et je ne puis vous donner d'autre conseil que celui de prendre l'avis de M. Hamon, de le suivre et de vous tenir en repos (3).
L'abbé de Rancé, si sévère jusque dans l'infirmerie de son monastère, en face même de la mort, sait faire la part des personnes et des états. Loin de prescrire le régime des Trappistes malades à MUe de Vertus, il lui permet, comme aux malades ordinaires, tout ce qui pourrait calmer ou adoucir ses souffrances. « Le caphé, lui écrit-il, est un soulagement si commun que vous pouvez en user sans façon... Comme votre peu de santé met des limites à votre pénitence extérieure, n'en mettez point à celle de votre cœur, je vœux dire à vos désirs. Plus vos œuvres sont petites, plus il faut que vos intentions soient grandes (4). »
MUe de Vertus avait de temps en temps des crises si affreuses qu'on s'étonnait qu'elle pût y survivre. « Dieu a frappé à la porte, lui dit l'abbé de Rancé, et quoique, sans doute, vous fussiez toute prête et toute préparée à lui ouvrir, il n'a pas laissé de passer outre, se contentant de
(1) Recueil de M. Hecquet.
(1) Lettre d'août 1687.
'3) Lettre du 28 mars L685. — M. Hamon était ce médecin -avant et pieux qui s'était retiré à Port-Royal, et qui vint deux ou trois fois à la Trappe. {Lettre* cTArnauld, t. IX, p. 239, Nancy, 1743.)
[4] Lettre du 28 mars 1085.
vous dire et de vous avertir de vous tenir sur vos gardes (1). ... Il faut que vous vous considériez souvent dans l'extrémité où vous vous êtes vue, et que vous preniez garde de vous raccoutumer à la vie, de crainte que quand il plaira à Dieu de vous appeler, vous n'ayez à faire de nouveaux efforts pour vous détacher (2). »
Il veut qu'elle meure comme le Trappiste, c'est-à-dire que tous les liens soient brisés à l'avance, qu'elle ne tienne plus à rien, et que la mort n'ait qu'à la toucher pour la faire tomber, comme le fruit mûr qui tombe de lui-même sous la brise.
Il a soin de lui présenter ces alternatives de mort et de résurrection, pour ainsi dire, comme un effet de la miséricorde du Seigneur qui l'avertit et veut lui donner le temps de se préparer, pendant qu'il ravit tant de gens par des coups subits et imprévus, des surprises terribles qui ne laissent pas un moment pour faire réflexion sur ce que Von va trouver et sur ce que Von quitte (3). Hélas ! c'était là l'histoire de la fin foudroyante de Mme de Montbazon; l'abbé de Rancé y pensait peut-être en écrivant ces lignes à sa sœur.
MUe de Vertus avait besoin d'être fortifiée contre les terreurs de la mort, il lui écrit alors : « Vous dites que vous appréhendez la mort; Jésus-Christ en a eu de la crainte et l'a témoignée pour la consolation de ceux qui se trouveraient en une pareille disposition ; mais si en cela vous l'avez imité, il faut aussi que vous l'imitiez dans ce rassurement qu'il fit paraître, dans cet abandonnement en la main de son père, et dans l'acceptation du calice qui lui fut présenté.
Il y a pour les pauvres malades des moments si affreux, que nous sommes forcés, humainement parlant, de nous reconnaître impuissants à venir en aucune manière à leur secours. Nous ne nous croyons pas même capables de leur dire quelques mots pour les encourager : les souffrances dont nous sommes témoins étant telles, qu'elles dépassent tout ce que nous pouvons sentir et exprimer. C'est ce qu'éprouva quelquefois l'abbé de Rancé en face du lit de douleur de M'le de Vertus. Il lui mandait alors : « C'est à Dieu seul à vous parler dans la situation où vous êtes et aux hommes à se taire. Nous continuerons de lui recommander tous vos besoins avec toute l'application qui nous sera possible (4). »
Mlle de Vertus tombait de temps en temps dans un tel état de faiblesse
(1) Lettre du 30 novembre 1685.
(2) Lettre du 21 septembre 168G.
(3) Lettres des 24 février 1686 et 4 avril même année.
(4) Lettre du 26 mai 1686.