‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 218 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRÉ XII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRÉ XII

qu'elle ne se sentait pas même la force de prier; l'abbé de Rancé lui dit que quelque soit son impuissance de prier de bouche, elle ne doit pas cesser de prier mentalement Dieu veut être importuné, c'est par la persévérance que nous obtenons ses grâces, particulièrement quand elle est si pénible, qu'il semble que c'est à nos dépens que nous le servons (1). Enfin, si la langueur de son corps s'étend jusqu'à son âme au point de l'abattre entièrement, elle doit alors s'efforcer d'être dans une disposition telle que si Dieu échappe quelquefois à son esprit, il n'échappe pas à son cœur (2).

Ceci, disons-le en passant, est du plus haut et du plus pur ascétisme. Notre esprit peut manquer de force pour penser à Dieu, mais notre cœur doit toujours en avoir assez pour l'aimer. Si notre cœur aime encore au moment où notre esprit nous quitte, chacune de ses pulsations, jusqu'à la dernière, par la puissance morale de l'intention et du désir, sera pour Dieu et nous mènera au port du salut. Ainsi la nacelle qui a reçu une forte impulsion et de la rame et du vent, continue quelque temps sa route sur les flots, même quand l'un et l'autre ont cessé.

Les petits présents entretiennent l'amitié, disaient les anciens : amicitiam parvula dona fovent. Nos deux solitaires se faisaient de petits cadeaux, mais à la manière des saints. Mlle de Vertus envoie à l'abbé de Rancé les livres de M. de Sacy, les Vies des Saints, de Thomas du Fossé (3) ; elle en reçoit les Relations de la mort de plusieurs Religieux de la Trappe, la Vie de saint Dorothée, la Dissertation sur les humiliations, enfin une cuiller et quelques petites croix (4).

M. Hamon mourut au commencement de l'année 1687; ce fut Mlle de Vertus qui annonça cette nouvelle à la Trappe. L'abbé de Rancé lui répondit : « On ne peut être plus touché de la perle que vous avez faite du pauvre M. Hamon. Je connais trop toutes les qualités que Dieu lui avait données pour ignorer l'utilité que vous en pouviez tirer : il était bon pour les âmes comme pour les corps, ce qui est une chose si rare dans les personnes de sa profession qu'on ne saurait assez l'estimer (5). » Il ajoute dans la même lettre : « Nous avons prié pour le pauvre défunt, et nous continuerons de le faire. J'y suis bien obligé pour toutes les marques qu'il m'a données de son amitié. »

(1) Lettre du 21 septembre 168k.

(2) Lettre du 29 août 1687.

'3) Les deux premiers volumes parurent, l'un eu 1685 et l'autre un peu plus tard. La mort de M. de Sacy interrompit cet ouvrage, tout Port-Royal ayant désigné M. du Fossé pour continuer les Explications de la Bible.

(4) Lettre du 20 mai 1687.

'H Lettre du 2 mars ir,87.

M. Hamon fut remplacé à Port-Royal par Philippe Hecquet , l'un des hommes les plus habiles dans son art qu'il y eût dans ce siècle, pieux et studieux , s'éclairant du double flambeau de la science et de la foi, ne donnant jamais ses décisions dans les maladies graves qu'il n'eût auparavant recours à la prière, ce qui, en tout cas, ne peut nuire ni aux malades ni au médecin : Gallien , à la vue des merveilles du corps humain, chantait une hymne aux dieux; cela n'a point gâté son génie, au contraire, cela lui a donné quelque chose de céleste (1).

M'le de Vertus réclama M. Hecquet qui était encore jeune, et celui-ci fut heureux de trouver cette occasion de se retirer à Port-Royal, pour s'y préparer quelque temps dans la solitude à l'exercice public de la médecine qui, selon lui, était une espèce de sacerdoce. Il y resta quatre ans, prodiguant ses soins à la pieuse malade qui l'avait appelé et à tous les infirmes du dedans et du dehors du monastère (2).

L'état de M,le de Vertus allait toujours s'aggravant , et sa patience croissait en proportion. Il fallait qu'elle eût plus que de la patience : le grand secret du christianisme , secret qu'il possède à l'exclusion de toutes les religions, c'est d'avoir transformé la souffrance au point de nouslafaire aimer et Celui qui nous l'envoie. L'abbé de Rancé le savait bien , et il s'efforce dans ses dernières lettres d'élever sa pénitente jusqu'à cet héroïsme de l'amour divin. « Ne vous lassez point, Mademoiselle, lui écrit-il, de baiser la main qui s'appesantit sur vous; c'est le moyen ou de la rendre plus douce ou de la ressentir plus légère , et la plus grande bénédiction que Dieu puisse répandre dans une âme qu'il exerce et qu'il fait souffrir est celle d'aimer ses souffrances (3). »

Il n'ignorait pas combien dans les extrémités de la vie le temps est précieux. C'est alors que chaque instant vaut une éternité. Il n'était point de ces gens qui se font un jeu de tromper les pauvres malades en leur inspirant des espérances mensongère*. Il connaissait trop la valeur d'une âme pour lui cacher la vérité qui pouvait la sauver. Il disait donc ouvertement à Mlle de Vertus : « Je vois bien qu'il ne faut pas espérer de voir jamais votre santé rétablie , vous devez vous regarder comme une victime qui est déjà mise sur l'autel et toute prête d'être immolée... Ne faites pas comme ceux qui s'étant trouvés aux portes de la mort, et voyant qu'on dif-

(1) Voir la Vie de Philippe Hecquet, par M. Lefèvre de Saint-Marc.

(2) Evocatus in Regii-Portus solitudinem, ut illustri fœminœ opem medicam prœberet, intus et forts œgrotantibus per annos quatuor assidua et felici opéra curavit. Epitaphe de M. Hecquet, composée par Rollin et gravée sur sa tombe, au couvent des Carmélites. (Piganiol, Descnpt.de Paris, t. VI, p. 180.;

'3, Lettre du 2 mars 1087.

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