‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 219 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XII

fère à leur ouvrir, ne pensent plus qu'à vivre, comme s'ils ne devaient plus mourir... Dites-vous le plus qu'il vous sera possible que vos chaînes sont sur le point d'être rompues, que votre servitude va cesser, et que le moment de votre liberté est tout proche... La fièvre , le grand dégoût, sont des marques, comme vous le jugez vous-même, d'un grand affaiblissement et d'une défaillance toute prochaine (4). »

Mlle de Vertus était à Port-Royal sous l'influence immédiate des Jansénistes : on sait assez qu'ils n'étaient point partisans de la communion fréquente. Elle avait consulté l'abbé de Rancé à ce sujet , et il la lui avait conseillée (2). Cette décision trouva de l'opposition dans l'entourage de la malade; mais il lui répondit : « Je ne vois pas qu'il y ait rien qui puisse vous empêcher d'approcher des saints mystères aussi souvent que vous le faites : vos souffrances et la séparation du monde dans laquelle vous vivez sont des préparations véritables (3). »

Les Jansénistes s'efforçaient de faire dominer dans l'âme des malades la terreur de la justice et des jugements de Dieu : l'abbé de Rancé ne l'ignorait pas; aussi s'efforce-t-il , de son côté , dans toutes ses lettres , de tempérer la crainte , de l'adoucir, de la comprimer pour ainsi dire par l'amour et l'espérance dans les miséricordes infinies du Sauveur. « Dans la conduite que Dieu tient à votre égard , lui dit-il , vous trouvez sa justice, vous y trouvez sa bonté. Il vous paraît en qualité de juge , il vous paraît comme un père charitable, et je suis persuadé que sa clémence, dans le sentiment de votre cœur , l'emporte de beaucoup sur sa rigueur et sur sa sévérité (4)... Soumettez-vous à ses yolontés quelles qu'elles puissent être : elles sont pleines de justice et de miséricorde, et par conséquent vous devez les aimer et regarder la main qui vous frappe comme celle qui doit vous couronner. Pensez, quoi qu'il vous arrive, que votre personne lui est chère, et pourriez-vous en douter après toutes les marques qu'il vous en a données ! Surtout prenez garde , Mademoiselle , que ce que vous pouvez avoir de regret de votre vie passée cède à votre confiance; ce sera elle qui vous ouvrira les portes du royaume de Jésus-Christ (5). »

Plus l'instant suprême approche , plus l'abbé de Rancé appuie sur ces considérations, plus il les développe, plus il les présente sous un aspect touchant, saisissant, plus il se sépare du Jansénisme»

'1) Lettres du 29 août 1687 et du 22 avril Ikxs

(2) Lettre du 30 décembre 168r>.

(8) Lettre du 2 mars 1689.

(4) Lettre du 26 mai 1686.

B Lettre <lu 22 avril 16ss.

Du fond de sa solitude, M'le de Vertus vit mourir successivement Mme de Sablé, Mme de Longuevillc, Larochefoucauld et Condé. Si Ton excepte l'abbé de Rancé, elle survécut à tout ce qu'elle avait connu et aimé , et se traîna languissante jusqu'au mois de novembre 1692, où elle mourut de la manière la plus édifiante, âgée de soixante-quinze ans, après vingt et un ans de retraite et dix ou douze années de maladie ou plutôt d'agonie (1) . M. Hecquet annonça sa mort à l'abbé de Rancé qui répondit : « C'est une véritable consolation pour ceux qui ont autant honoré Mlle de Vertus que je l'ai pu faire, de savoir de quelle manière elle a fini ses jours, après des souffrances de tant d'années. Dieu a couronné sa patience. Nous n'avons pas manqué de prier Dieu pour elle, nous continuerons de le faire avec beaucoup d'application. Elle vous a eu bien de l'obligation de tous les soins que vous lui avez rendus. J'aurai bien de la joie, Monsieur, quand vos occupations pourront vous donner quelques moments de libres pour exécuter le dessein que vous avez de venir nous voir (2). »

MiIc la comtesse de Vertus voulut être enterrée dans le cimetière des religieuses, et Racine lui fit cette épitaphe :

« Ici repose Catherine-Françoise de Rretagne. Elle fut sérieuse, cons- « tante, généreuse dès l'enfance. Elle passa pieusement sa plus grande « jeunesse dans un monastère. Elle en fut tirée par les flatteries de la cour, « où elle prit trop de part aux plaisirs et aux intrigues qu'elle désap- « prouvait. Mais Dieu la fit enfin ressouvenir de ses premiers sentiments, « et elle lui rendit tout son cœur. Il lui montra le sentier droit qui mène à « la vie, et la princesse Anne de Rourbon l'y suivit... Après la paix de « l'Eglise à laquelle elle contribua , n'ayant plus rien à faire sur la terre « qu'à se préparer à la mort , elle se retira dans ce monastère où elle se « serait engagée sans ses infirmités. Elle passa de ce monde après vingt et « un ans de clôture et de souffrances, ayant disposé en faveur des pauvres « du peu que ses grandes et continuelles aumônes lui avaient laissé , le « 21 novembre 1692 (3). »

(1) Recueil de M. Hecquet, p. 1.

(2) Lettre à M. Heccfuet, à Port-Royal-des-Champs.

(3) Voir l'édition de Racine d'Aimé Martin, t. VII, p. 393.

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