CHAPITRE XIII
L'auteur des Quatre Lettres cherche à se disculper et il aggrave ses torts; quelqu'un prend la défense de l'abbé de Rancé, mais avec une violence qui ne fait qu'envenimer la dispute (1692).
Le pamphlet des Quatre Lettres avait été imprimé frauduleusement à la fin de juin ; mais on ne l'avait débité qu'en secret et à des personnes sûres. Les amis se le communiquaient mystérieusement, et sous le manteau, comme on disait alors. Au mois d'octobre, on commença à l'étaler. « M. de Rancé, dit l'abbé Thiers, sut qu'on le distribuait publiquement à Paris, et au Palais, et dans la rue Saint-Jacques, et proche l'abbaye Saint-Germaindes-Prés. Il apprit qu'au Mans et à Tours on le vendait sans façon une pièce de trente sols à tout venant... Cependant, il ne se mit point en peine de le faire saisir et de demander, comme il en avait le droit, l'application des lois et ordonnances qui ont été faites tant contre les auteurs que contre les imprimeurs et les distributeurs de libelles diffamatoires (1). »
Cette publication fut généralement blâmée. Santeuil, l'un des premiers, lui écrivit pour lui exprimer toute sa peine, et il en reçut cette réponse, en date du 5 novembre : « Il est vrai, monR. P., comme on vous l'a dit et comme vous me le mandez, que bien des gens sont entrés en mauvaise humeur contre moi, sans que je leur en aie donné aucun sujet véritable. Ils croient me faire beaucoup de mal, mais ils se trompent, car ils me font
du bien J'ai le plaisir et l'avantage tout ensemble de leur pardonner
l'injure qu'ils ont cru me faire, d'en effacer toute mémoire dans mon cœur, et de leur en vouloir avec sincérité autant de bonheur et de bénédictions qu'il paraît, par tout ce qu'ils ont dit contre moi, qu'ils ont envie de me nuire. Voilà ma disposition dans la circonstance présente.
« Il ne me manque qu'à savoir le nom de l'auteur, afin de l'en remercier moi-même. Je n'ai pas besoin de vous dire comme quoi j'ai reçu tout ce que vous m'écrivez; vous avez trop bonne opinion de moi, sans doute, pour croire que j'aie pris autrement les choses que comme vous le souhaitez (2). »
(1) Apologie de M. l'abbé de la Trappe, p. 439 et 440.
(2) Cette lettre et tout ce que nous rapportons dans les pages suivantes est extrait d'un petit volume très rare, niais qui est conservé à la bibliothèque publique de Dijon, intitulé : Recueil de quelques pièces qui concernent les Quatre Lettres écrites à M. Vabbé de la Trappe 'Cologne, Jean Sambix, 1693).
Sanleuil, comme l'a dit La Bruyère, était un enfant en cheveux gris, la prudence et la discrétion n'étaient pas ses qualités favorites. La lettre de l'abbé de la Trappe circula bientôt dans Paris et ailleurs : elle passa sous les yeux des Bénédictins. Celui d'entre eux qui avait été la cause de tout ce bruit par ses violentes attaques, en voyant la douceur, la patience, nous dirons même la joie chrétienne avec laquelle on les avait reçues, en fut comme déconcerté, et en conçut un dépit qu'il ne put contenir; il écrivit une longue lettre à l'adresse de Santeuil, et destinée à devenir publique : « Un de mes amis de Paris, dit-il, m'a adressé une copie delà réponse que M. l'abbé de la Trappe vous a envoyée au sujet des Quatre Lettres qui courent contre sa Réponse an P. Mabillon. J'ai fait part de cette nouveauté à tout ce qu'il y a ici d'honnêtes gens qui aiment notre langue et qui lisent avec plaisir ce qui porte le nom de M. l'abbé de Rancé; tous m'ont témoigné qu'ils étaient édifiés d'apprendre qu'il n'a été nullement ému d'une réplique aussi vive; mais ils m'ont prié de vous mander qu'ils l'auraient été davantage si un autre que lui le leur avait appris. On veut bien néanmoins l'en croire sur sa parole. »
Après ce début injurieux, il revenait sur les tristes détails déjà reproduits dans les Quatre Lettres, et, sous prétexte d'en éclaircir quelques points, il y ajoutait encore. Il cherchait toutefois à s'excuser d'avoir mêlé tant de plaisanteries à son récit, et il s'efforçait vainement de se justifier par un passage de Tertullien. Il lui était venu un remords de conscience, c'était d'avoir parlé des motifs de la conversion de l'abbé de la Trappe, d'après un libelle imprimé depuis dix ans (celui du protestant Laroque). Il y avait, il faut le dire, de quoi avoir honte, et il était bien de le sentir et de l'avouer. Enfin, on remarquait dans l'ensemble de cette pièce un ton aigre-doux, surtout une pointe d'ironie qui n'indiquait en général rien moins que le repentir (1). Elle ne fut pas capable d'émouvoir celui qu'elle concernait et de le tirer de sa silencieuse impassibilité.
Mais il n'en était pas de même de ses nombreux amis. Comme nous l'avons annoncé plus haut, l'un d'eux avait répondu par une violente et longue diatribe au P. de Sainte-Marthe, que l'on soupçonnait, non sans raison, d'être l'auteur des Quatre-Lettres. Il avouait que l'opinion du P. Mabillon lui avait d'abord paru assez raisonnable, mais que quand il avait vu la profanation que l'auteur du pamphlet faisait de ses études et de sa science, il n'avait plus hésité à croire qu'elles étaient pernicieuses aux moines. Puis, il l'apostrophait de la manière la plus injurieuse et la plus flétrissante :
(1) Voir dans le Recueil précité : Lettre à M. de Santeuil de Saint-Victor, datée de Cologne le 7 janvier 1693. — Le libelle Laroque était imprimé depuis moins de dix ans.