LIVRE IX, CHAPITRE XIII
c'était comme un torrent d'invectives (1). Le P. de Sainte-Marthe en accusa l'abbé Maupeou, curé de Nonancourt, le même qui s'était déjà ingéré à écrire contre le P. Mège, et il faut avouer que l'accusation paraissait assez fondée. Cependant, l'abbé Thiers, qui paraît initié à tous les secrets de cette déloyale polémique, nie positivement que ce factura soit de lui (2).
Il était temps que de pareilles gens abandonnassent une discussion qui, sous leur plume , dégénérait de plus en plus en personnalités, en récriminations, en injures, en confusion et en désordre. L'abbé de Rancé ne voulait pas que le bras de chair de l'homme le défendit : toute son espérance et sa force étaient en Dieu; mais ce qu'il avait prévu arriva. La lettre qui avait été imprimée, malgré lui et à son insu, fut enfin publiée, et on en fit parvenir directement au Père de Sainte-Marthe cinq exemplaires dans les premiers jours de février. Celui-ci y répondit brièvement le 16 de ce mois sur le ton d'un homme aigri et emporté. Il s'adressait cette fois directement à l'abbé de Rancé lui-même, mais toujours sous le voile de l'anonyme. Il finissait cependant par reconnaître ses torts. «J'avoue, disait-il, que je vous ai écrit en des termes trop forts, j'en ai beaucoup de chagrin, je l'ai témoigné de vive voix et par écrit presque aussitôt que mes lettres parurent et que je n'en étais plus le maître. Je l'ai fait marquer à M. de Santeuil dès le 7 de janvier. Mon dessein en cela était de rendre publique la satisfaction que je désirais vous donner sur certains endroits de mes lettres, ne doutant pas que M. de Santeuil n'en fit courir des copies, ce qui, en effet , est arrivé... Je vous plains extrêmement d'avoir pour défenseurs des gens qui vous font si peu d'honneur; imposez-leur donc silence, car ils gâteront tout , si vous n'y prenez garde ; parlez vous-même , vous serez plus favorablement écouté (3). »
Il y avait dans ces derniers mots une espèce de provocation : il était évident que l'auteur des Quatre Lettres voulait faire parler l'abbé de Rancé et engager une lutte avec lui; mais ce fut en vain. Alors il écrivit une cinquième lettre , supposée comme les autres , et adressée à un docteur de Sorbonne, où il revenait de nouveau et beaucoup plus longuement sur la lettre attribuée à l'abbé de Maupeou , tant il l'avait à cœur! Il s'attachait surtout au passage où on le démasquait et où on l'appelait par son véritable
(1) Cette pièce, d'après nos notes, fut imprimée peu de temps après la publication des Quatre Lettres; on ne l'envoya qu'aux amis pour sonder le terrain; mais elle ne fut publiée qu'au mois de mars 1693. (Mém. ecclés., XVIIe siècle.)
(2) Apologie de M. Vabbé de la Trappe^ p. 458, 401. — Voir aussi D. Gervaise, Apo* logie pour feu M. Vabbé de la trappe , p. 50.
(3) Recueil précité : Lettre que l'auteur des Quatre Lettres écrit à M. l'abbé de la Trappe, au sujet de celle adressée au R. P. de Sainte-Marthe, p. 42 et 50.
352 HISTOIRE DE ï/abBÉ DE RANCÉ.
nom. « Comment, s'écriait-il, doit-on qualifier la témérité avec laquelle l'ami de l'abbé de Rancé suppose , sur un bruit de ville , que le Père de Sainte-Marthe est l'auteur des Quatre Lettres , quoiqu'il n'ignore pas qu'il les désavoue, et qui, sur cette supposition , le traite de calomniateur! S'il avait de quoi le convaincre, que ne le produisait-il , au lieu de dire en l'air que la plume dont il s'est servi portera sa condamnation? »
Après s'être défendu très faiblement sur ce point, il finissait par déclarer qu'il consentait à garder désormais le silence, à condition qu'il y aurait réparation et rétractation (1).
Ainsi, lui qui n'avait pas eu jusqu'alors la franchise et le courage de dire son nom, qui se cachait pour lancer ses traits, osait demander à l'abbe de Rancé un désaveu public des principes sur lesquels il avait fondé et soutenu à la face du monde, une œuvre qui depuis trente ans faisait la gloire de l'Eglise, l'édification des fidèles et la confusion des impies. Cet homme avait l'air de se mettre à genoux et de demander pardon pour certaines choses peu importantes, afin de donner plus de force et de créance à d'autres fort graves qu'il maintenait. On remarquait de nouveau , sous une politesse affectée, ce même esprit moqueur, ironique, dont les louanges mêmes sont empoisonnées , cette légèreté coupable qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot blessant qui va percer le cœur d'un frère , cette haine déguisée qui répand sur les paroles l'amertume cachée dans l'âme. 0 doux Mabillon, que vous êtes loin de nous!