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CHAPITRE XIV

On attaque de nouveau la Relation de la vie et de la mort de Dom Muce; l'abbé de Rancé est forcé de remonter aux sources pour y puiser des preuves irrécusables (1693).

Le démon n'avait pu voir sans envie, l'édification et la gloire que la relation de la vie et de la mort de Dom Muce procurait au monde et à l'Eglise de Dieu. Il ne manqua pas, comme toujours, de faire la contrepartie en suscitant de divers endroits des réclamations et des contradictions qui furent d'abord réunies dans un pamphlet intitulé : La Satire du Grenadier, comme nous l'avons raconté plus haut. Ce libelle était tombé dans l'oubli, lorsque

(1) Recueil, p. 240.

l'auteur anonyme qui s'acharnait alors à poursuivre l'abbé de Rancé essaya de faire revivre toutes les faussetés qu'il contenait. Il avait dit dans les Quatre Lettres : « Les confrères de Dom Muce, devant qu'il fût à la Trappe, soutiennent qu'il n'était pas si méchant que M. de la Trappe Ta dépeint. On dit même qu'ils font travailler à des informations de vie et de mœurs pour lui donner le démenti (I)... » Et dans le Recueil de quelques pièces il s'exprimait ainsi : « Si on nous presse sur ce qu'on a dit de Dom Muce dans la première lettre, nous montrerons que tout ce qu'en a rapporté M. de la Trappe est une fable (2)... » Il citait un prétendu mémoire sans signature, sans date et sans valeur, dans lequel on assurait que Dom Muce, connu dans le siècle sous le nom de François Faure, n'avait jamais vu la guerre que dans une garnison ; que bien loin d'être accoutumé au sang et au carnage, il n'avait jamais tiré l'épée , ni entrepris de prendre le turban et de se faire turc; qu'un de ses confrères religieux avec lui au prieuré de Saint-Marcel du Sausset près de Mont-Limar, de l'Ordre de Cluny , attestait qu'il n'avait jamais été un impie, un athée, un libertin, un homme capable de crimes dignes de mort, comme l'avait dépeint l'abbé de la Trappe; et même qu'il n'y avait jamais eu aucune information ni acte de justice contre lui; que tout ce qu'on pouvait alors lui reprocher, c'était d'aller quelquefois à la chasse et de se divertir avec les paysans du lieu , sans commettre cependant aucun excès.

Ainsi, l'abbé de Rancé n'avait composé qu'un roman; il ne s'agissait de rien moins que de le faire passer pour un imposteur. Il ne pouvait, il ne devait rester sous le coup d'une pareille accusation devant son siècle et devant l'Eglise.

Un historien dont on révoque en doute la véracité, présente une bien faible défense aux yeux de gens prévenus et hostiles, en protestant qu'il n'a rien écrit que de vrai, et qu'il est prêta en donner une déclaration publique sur sa conscience et son honneur. C'est ce que l'abbé de Rancé avait fait jusqu'alors; mais il comprit que cela ne suffisait plus , et que l'affaire ayant été portée devant le public, il fallait appeler des témoins et recueillir de leur bouche des dépositions si certaines, si évidentes, si incontestables, qu'il n'y eût plus rien à répliquer.

Le prieuré de Saint-Marcel où avait vécu Dom Muce se trouvait dans le voisinage du diocèse de Die en Dauphiné , dont M"1 de Montmorin était évêque avant d'être archevêque de Vienne (3). Ce prélat étant venu passer

(1) P. 51 et 52.

(3) Armand de Montmorin, nommé évèque de Die le 17 janvier 1f>87, puis archevêque de Vienne le 10 avril 1694. mort le fi octobre 1713.

354 HISTOIRE DE l'ARBÉ DE RANCÉ.

quelques jours à la Trappe au mois d'octobre de cette année, il fut question des Quatre Lettres. L'abbé de Rancé lui dit qu'il lui ferait un extrême plaisir s'il pouvait lui donner quelques renseignements sur Dom Muce, parce que tout ce qu'on savait de ses désordres et de ses dérèglements on ne l'avait appris que de lui-même. L'évêque lui promit de prendre des informations aussitôt qu'il serait de retour à Die (1).

Il écrivit, en effet , le 9 février suivant : « Je connais à présent parfaitement Dom Muce; il était religieux d'un prieuré nommé Saint-Marcel, fort proche de mon diocèse; ensuite il eut un office en l'abbaye de Ciuas, au diocèse de Viviers. Il a mené dans l'un et dans l'autre une vie détestable. Le lieutenant général de Valence , appelé M. de Vaugrand, qui était son recours en ce pays, m'a dit que c'était lui qui lui avait conseillé de s'enfuir, parce qu'il ne pouvait éviter de tomber entre les mains de la justice, et qu'il y avait bien dix à douze décrets de prise de corps contre lui , tous pour des actions horribles. Il m'a ajouté que la dernière fois qu'il le vit, lui ayant fait remarquer le danger où il était : Je vois bien, avait-il dit, que je suis perdu , qu'il n'y a plus de miséricorde pour moi sur la terre , et je m'en vais si loin que Von n'entendra plus parler de moi. »

Cette lettre du prélat fut confirmée par une autre du lo août, où il disait que le Visiteur de l'Ordre de Cluny lui avait promis de lui envoyer les dépositions des confrères de Dom Muce, qui attestaient des choses effroyables par lesquelles il lui serait facile de prouver qu'il était resté dans sa Relation au-dessous de la réalité. « Ainsi, j'espère, disait-il en finissant, que nous fermerons la bouche des discoureurs. En vérité, je ne puis voir qu'avec indignation qu'on veuille réduire à rien le grand triomphe de la grâce qui a touché le cœur de tous ceux qui en ont eu connaissance (2). »

Ce fut Dom de Vert, trésorier de Cluny, que l'on chargea de prendre les informations au prieuré de Saint-Marcel près des anciens confrères de Dom Muce. D'après leurs dépositions écrites et signées, il était constant que ce religieux, avant sa conversion, avait été un fort méchant homme, très mal famé, et qu'il avait commis beaucoup plus de crimes que l'abbé de Rancé n'en avait raconté. Cette attestation importante fut transmise à la Trappe.

Les contradicteurs de la Relation de la vie de Dom Muce insistaient sur-

(1) Maupeou, Vie de M. l'abbé de la Trappe, t. Il, p. 72.

(2) Les pièces de conviction à l'appui de la Relation de l'abbé de Rancé ne se retrouvent entières et complètes que dans le Portefeuille du R. P. Léonard de Sainte-Catherine de Sienne (Bibl. Imp., manuscrit inédit, Petits-Pères, n° 8). — M. Thiers lésa reproduites aussi en partie dans son Apologie de M. l'abbé de la Trappe, p. 308 et 316.

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