LIVRE IX, CHAPITRE XIV. 3o
tout sur ce point, que jamais il n'avait eu affaire à la justice. Or la Providence qui ne voulait pas qu'il restât le moindre nuage, la plus petite ombre sur la bonne foi et la sincérité de l'abbé de Rancé , lui ménagea une pièce authentique émanant du greffe de Montélimart , et à laquelle il n'était pas possible de répliquer. Elle était ainsi conçue : « Nous Joseph Bayle , conseiller du roi , vice-sénéchal, juge-mage, lieutenant civil et criminel en la sénéchaussée du duché de Valentinois et de Diais, au siège royal, présidial et ducal séant à Mont-Limar, certifions et attestons à tous qu'il appartiendra que Dom Muce qui est mort religieux de l'Ordre de Saint-Bernard dans l'abbaye de la Trappe, qui avant ce, a été religieux de l'Ordre de Cluny à Saint-Marcel, lieu de notre ressort, et qui, à cause des excès par lui commis, fut obligé d'aller demeurer au lieu de Cruas en Vivarais, a eu divers procès criminels intentés contre lui par plusieurs particuliers , dont voici les noms... En témoin de quoi nous avons fait signer par notre greffier, et à icelui fait apposer le sceau ordinaire de notre cour. Donné à Mont- Limar, le vingt-septième novembre mil six cent quatre-vingt-treize. »
L'abbé de Rancé fut heureux de se voir justifié ; il écrivit aussitôt à un de ses amis : « Les certificats que l'on m'a envoyés sur le sujet de Dom Muce sont une grande conviction contre ceux qui ont voulu faire passer pour une fable la relation qu'on en a faite... Ce sont des preuves qui m'ont été mises entre les mains en bonne forme, et dont on ne peut disconvenir..,. Comment l'auteur des Quatre Lettres s'est-il hasardé de donner au public le portrait d'un homme qu'il n'a jamais vu et connu au préjudice de la peinture que j'en ai faite, moi qui l'ai vu et regardé avec soin pendant plus de quinze mois? Il dit qu'il était d'une taille médiocre, et il était grand; qu'il avait les yeux beaux et bleus, il les avait terribles. Pour la couleur, ils étaient tellement couverts de l'épaisseur de ses sourcils, que je ne crois pas que jamais personne ait pu la remarquer; qu'il avait le visage long, il l'avait court et carré, et les os des joues si élevés qu'ils le rendaient difforme. Pour le rire agréable , quelle vision ! il avait plutôt la gueule du lion que la bouche d'un homme... Il n'y a rien que de faux dans le témoignage de cet auteur, et il ne peut se trouver une imposture plus achevée et plus complète dans toutes les circonstances (1). »
Ainsi , en dépit des contradictions , des satires et des libelles , la véracité de son récit se trouvait pleinement confirmée. Dom Muce restait tel qu'il l'avait présenté, c'est-à-dire l'un des plus grands et des plus touchants exemples de la pénitence chrétienne, digne de la Thébaïde et de la
'1) Portefeuille du R.P.Léon, de Sainte-Catherine (précité).
356 HISTOIRE DE l/ARBÉ DE RANCÉ.
primitive Eglise. Ce nouvel orage, en passant sur la tête de l'abbé de Raiicé , n'altéra en rien sa paix et sa sérénité, comme ces sombres nuages qui ne voilent de temps en temps la face du soleil que pour mieux faire ressortir sa pureté et sa splendeur.