CHAPITRE XV
Mort de Frère Albéric et de Frère Dorothée; les religieuses de Tart, en Bourgogne, se font affilier à la Trappe; on fait dans ce monastère beaucoup de prières pour les armes du roi (1692-1693).
On ne cessait de prier, de pleurer, d'expier, à la Trappe; tous les bruits du dehors n'étaient pas capables de troubler son calme et sa paix, ni d'interrompre un instant les austères élans de ses pénitences. Cette douce solitude était élevée dans ces régions sereines que ne sauraient atteindre les orages. C'est là que se formaient les saints qui montaient de temps en temps de la terre au ciel.
Tel fut Dom Albéric, ancien religieux prémontré, qui après avoir vécu dans le monde et avec le monde plus qu'il ne convient à un homme de sa profession, s'était retiré à la Trappe, pour y faire pénitence. Il se reprochait surtout d'avoir trop recherché les approbations, les éloges et les bonnes grâces des hommes. Une fois Trappiste, pour se punir par les con traires, il n'y eut rien qu'il ne fit et n'imaginât pour se couvrir de confusion aux yeux de ses Frères. Il ajustait des faits qui n'avaient rien de répréhensible, d'une manière si ingénieuse, qu'il trouvait moyen, sans mensonge, de passer pour coupable, quoiqu'il ne le fût pas.
Un jour, étant au Chapitre, il se prosterna selon la coutume de ceux qui disent leur coulpe, et déclara qu'il avait fait une action de fripon, indigne d'un moine et de l'habit qu'il portait. On lui demanda des explications et il n'en donna que d'aggravantes. Comme on le pressait davantage, il se vit contraint d'avouer que l'esprit de sensualité qui avait toujours régné dans son cœur, l'avait porté à prendre du sel dans plusieurs salières pour mettre dans sa salade. Et il répandait des larmes en s'accusant d'une faute qui ne lui paraissait telle qu'à cause de l'extrême délicatesse de sa conscience, et de la grande idée qu'il avait de la mortification dans laquelle doit vivre le véritable cénobite.