‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 230 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XVI

l'arme de la passion , presser son adversaire sans trop le harceler, se contenter de le vaincre sans l'insulter. Or, dès la première page, on retrouvait les mêmes défauts dans l'apologie que dans la satire (1). Voici comment l'auteur débute :

« Je sais, Mon Révérend Père, qu'on ne fait pas plaisir à ceux qui vont en masque de les nommer par leur nom, et qu'au rapport de Tacite, il en coûta la vie à Julius Montanus, de l'ordre des sénateurs , pour avoir reconnu l'empereur Néron qui courait les rues de Rome, la nuit, déguisé en valet. Mais, comme je n'ai pas dessein de vous faire la guerre en renard, et que je ne veux pas combattre un phantôme , vous me pardonnerez, si, malgré le soin que vous avez pris de vous cacher, je vous dis nettement et sans façon que vous êtes l'auteur des Quatre Lettres. L'auteur est un bénédictin , de la Congrégation de Saint-Maur, ami de Mabillon : ces trois caractères vous conviennent fort bien. L'auteur se vante de savoir mettre des arguments en forme et de posséder la scholastique ; or vous avez professé la philosophie et la théologie. Vous êtes prieur de Saint-Julien-de- Tours, et vous habitez cette ville ; on a trouvé chez ks libraires de Tours un si grand nombre d'exemplaires de ces lettres, qu'on a sujet de croire que c'était tout le fond de l'édition. C'est de Tours qu'on en a envoyé aux principaux supérieurs de votre congrégation ; c'est de Tours qu'ont été tirés tous ceux qui se sont distribués dans les provinces; si donc le fond de l'édition était à Tours , il y a apparence qu'elles y ont été imprimées chez Philippe Masson , votre ami , et non à Amsterdam, chez Henri Desbordes (2).

« Reaucoup de vos confrères , et des supérieurs même de votre congrégation, vous croient l'auteur de ces lettres. Ils n'en font point de mystère : ils l'ont dit à plusieurs de leurs amis , ils l'ont écrit à M. de la Trappe , et ce dernier pourrait bien, s'il le jugeait à propos, et que vous en doutassiez, vous faire voir leurs lettres. Enfin , ils se sont plaints de ce que vous les aviez comme forcés d'acheter trente sols vos Quatre Lettres, que l'on ne vendait que douze sols après qu'elles eurent perdu la grâce de la nouveauté.

« Vous avez avoué de bonne foi à quantité de personnes de votre connaissance et de vos amis, et entre autres, à M. Lopin, chanoine de Saint- Gatien de Tours et promoteur du Chapitre , que vous étiez l'auteur de ces

(1) Voir le chapitre I, intitulé : « Le P. Dom Denys de Sainte-Marthe est l'auteur des deux libelles qui ont été publiés depuis dix-huit mois contre M. l'abbé de la Trappe ; les raisons que l'on a d'en être persuadé, etc. »

(2) Il est vrai qu'elles auraient pu être imprimées à Amsterdam, et ensuite apportées à Tours; mais cela n'était guère possible dans un temps où tonte relation, tout commerce était interdit entre la France et la Hollande.

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lettres. M. Lopin l'a dit à M. Ouvrard, et ce dernier qui est un ecclésiastique de mérite et de probité, me Ta déclaré positivement. »

Nous croyons que l'abbé Thiers était bien renseigné. Si les Bénédictins avaient cru d'abord devoir garder le secret devant le public et devant les amis de l'abbé de Rancé, plus tard, ils levèrent un coin du voile. Trois ans après , Gattola du Mont-Cassin écrivait à Mabillon : « Toutes les fois que vous pourrez m'envoyer quelque écrit de vos très érudits confrères, vous me ferez le plus grand plaisir. Je désirerais plus spécialement avoir les lettres du Père de Sainte-Marthe contre l'abbé de la Trappe (1). » Et on lui adressait les Quatre Lettres.

« En 1692 , dit Dom le Cerf dans sa Bibliothèque historique et critique des auteurs de la Congrégation de Saint-Maur (2) , le Père de Sainte- Marthe fît imprimer quatre lettres contre l'abbé de la Trappe. Ces lettres imprimées à Amsterdam , ou plutôt véritablement à Tours , ont eu un assez grand cours et ont été fort goûtées... Il en publia une cinquième l'année suivante, imprimée à Cologne; mais elle ne fut pas aussi bien reçue que les premières. »

Dom Tassin , dans son Histoire littéraire des Bénédictins , l'avoue de même franchement et sans détour. « Le Père de Sainte-Marthe, dit-il, naturellement vif, sans rien prendre sur les exercices de la régularité, fit quatre lettres pleines de sel et de feu , dans lesquelles il n'épargna pas M. l'abbé de la Trappe auquel il les adressa... Il n'en demeura pas là; il écrivit quatre nouvelles lettres intitulées : Recueil de quelques pièces (3). »

Ainsi, le doute n'est plus possible. S'il n'est pas permis de justifier entièrement le Père de Sainte-Marthe, il est facile de l'excuser. Il était, à cette époque, jeune et ardent : il s'imagina que sa congrégation chérie était sérieusement menacée. Mabillon était à ses yeux, et avec raison, le type le plus pur, le plus élevé, le plus complet de l'érudition bénédictine; c'était son père vénéré , c'était l'idole de son cœur. Lorsqu'il le crut attaqué par l'abbé de Rancé, son âme s'enflamma aussitôt, il y eut de l'entraînement, de la colère, de la vengeance. Il prit sa plume et la laissa courir trop librement. Il s'en repentit: il exprima ses regrets d'abord dans une lettre (4) ; ensuite ayant appris que l'abbé de Rancé avait dit positivement qu'il ne se sentait nulle aigreur contre lui , qu'il lui voulait sincèrement du bien , et qu'il ferait beaucoup de chemin pour trouver l'occasion

(1) « Specialmente desidero le lettere fatte del P. Santa-Marta contra Tabbate délia Trappa. » (Valéry, Correspond, inéd. des Be'nëd., t. III, p. 84.)

(2) In-12, p. 464. (La Haye, 1726.)

{%) P. 449 et 450. (Bruxelles, 1770, in-4«.)

(4) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 15.

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