‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 231 sur 445 · ÎJVRE IX, CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

ÎJVRE IX, CHAPITRE XVI

de lui en faire et de l'embrasser en Jésus-Christ (1), il vint à la Trappe demander le baiser de paix et de réconciliation (2),

Dans les autres ouvrages qu'il composa plus tard ou qu'il édita, il eut soin de garder sur les matières controversées la plus grande réserve. Au moment où il publia son édition de Cassiodore, si savante, si estimée, on avait fait courir le bruit qu'il y revenait sur les études monastiques, et on en avait prévenu l'abbé de Rancé ; mais rien n'était plus faux. « J'ai jeté, dit ce dernier, les yeux sur la vie de Cassiodore : il n'y est parlé de l'étude que fort légèrement; on voit bien que l'auteur a évité d'entrer dans le fond delà question (3). »

Malgré quelques misères humaines dont les plus parfaits ne sont pas exempts, cette figure de Sainte-Marthe que l'on admire au frontispice du Gallia christtana sera toujours, sinon l'une des plus grandes et des plus belles, au moins une des plus imposantes du XVIIe siècle.

Après une première sortie très vive, l'abbé Thiers lui lançait cette rude apostrophe : « Comment avez-vous osé écrire par deux fois à M. de la Trappe que vous n'étiez point l'auteur des Quatre Lettres, et que vous n'y aviez aucune part (4) ! Vous avez marqué par là l'estime qu'on en devait faire, puisqu'elles vous ont fait confusion à vous-même, et que vous avez été contraint de les désavouer comme indignes d'une personne de votre profession et de votre caractère (5) . »

Le Père de Sainte-Marthe, en reniant son libelle, avait donné pour raison, et quelle raison ! que s'il en eût été l'auteur, il en aurait fait confidence à ses parents , et il avait cité avec une certaine complaisance plusieurs personnes de la plus haute distinction. L'abbé Thiers qui était homme à lancer à la figure de son adversaire tout ce qui était sous sa main, même de la boue, lui répliquait : « Mais d'où vient donc qu'ayant affecté de nommer vos proches, vous n'avez point parlé de M. le bailli de Loudun, votre père ? On en sait le véritable motif; c'est qu'un homme qui est depuis dixhuit ans prisonnier au château de Saumur, pour sa mauvaise conduite, ne vous aurait pas fait honneur. »

Il y avait dans ce reproche plus d'injustice encore que de malice : le

(1) Lettres inéd. de l'abbé de Rancé, Biblioth. Imp., suppl. fr., n° 1526 (copies).

(2) Dom Gervaise, Apologie de l'abbé de Raneé, p. 52.

(3) Collect. Nicaise, t. V, lett. 82.

(4) C'est sur ce prétendu désavœu que se sont fondés les continuateurs du Gallia nhristiana, lorsqu'ils ont dit: « Ipsi quoque Quatuor Epistolae.... a pluribus ascripta? sunt, acres quidem etmordaces, et alia quinta... Verum cum se earum negaverit esse auotorem, illas ipsi attribuere non audemus. » (GaU. christ., t. IV. Index Oper. R. P. D. de Sancta Martba.)

(5) Apologie de Vabbé de la Trappe, p. 15.

Père de Sainte-Marthe était puni par où il avait péché, car, hélas! c'était lui qui avait placé la polémique sur ce terrain brûlant.

L'abbé Thiers, lancé dans les personnalités, à la suite et à l'exemple de son adversaire, y revenait sans cesse avec accompagnement de bravades, de plaisanteries plus ou moins fines, de railleries amères et presque toujours insultantes. Le Père de Sainte-Marthe soutenait, comme Mabillon, que l'on ne pouvait sans injustice empêcher les moines cloîtrés de prêcher; l'abbé Thiers prétendait avec l'abbé de Rancé que l'exercice de la prédication ne regardait pas les cénobites, et qu'il n'avait rien de commun avec leur profession. Il citait l'exemple de l'abbé Arnoud de Morimond qui avait voulu prêcher contre l'avis de saint Bernard, et contre sa vocation, et dont la fin avait été si malheureuse.

« A cet exemple, ajoutait-il, ne trouvez pas mauvais si je joins le vôtre, puisque vous vous mêlez quelquefois de prêcher ; vous vous souvenez fort bien, car la chose est assez mémorable, que prêchant une Octave du Saint-Sacrement, il y a quelque douze années, dans l'église cathédrale de Saint-Julien du Mans, vous demeurâtes court en chaire, et vous fûtes obligé d'en descendre avec beaucoup de confusion, après avoir néanmoins dit publiquement à l'assemblée que Dieu punissait ainsi votre orgueil qui aurait été trop flatté si vous aviez réussi. Il y a cent personnes au Mans qui n'ont pas perdu la mémoire de cette aventure, et je le sais d'un ecclésiastique et d'un magistrat qui en ont été eux-mêmes les témoins. »

On voit dans ce livre avec quelle attention minutieuse et malicieuse tout à la fois, les ennemis de l'abbé de Rancé avaient fouillé sa vie, ses écrits et ses constitutions monastiques. Il n'y avait pas un seul mot qu'on pût mal interpréter, pas même une lettre déplacée par la faute de l'imprimeur qui leur eût échappé (1). C'étaient des riens, mais ils pointillaient sur ces riens, et s'en faisaient des armes contre lui (2).

(1) Ainsi, on lit dans une édition des Règlements de la Trappe, publiés en 1680 chez Michallet, à Paris, in-12 : Quand le P. abbé vient au chauffoir, on en sort, tous le saluent, p. 54. On en concluait qu'il traitait ses religieux avec une telle hauteur qu'il ne voulait pas qu'ils se chauffassent avec lui. — « Mais cet on, disait l'abbé Thiers, est une faute d'impression qu'il vous eût été aisé de corriger, si vous aviez voulu, en substituant ou à sa place, comme on le lit dans le manuscrit original. Une n pour un u devait-elle vous faire juger si désavantageusement de la conduite de l'abbé de Rancé envers ses Frères? » — Cette faute d'impression ne se retrouve pas dans l'édition authentique des Règlements de la Trappe, Paris, Muguet, 1701, 2 vol. in-12.

(2) « Vous oubliez que vous êtes moine, lui disait-on, et vous signez en évêque : Armand-Jean, abbé de la Trappe. » — « Encore que je pusse signer de cette manière, répondait-il, puisque beaucoup d'autres on ont usé ainsi, et qu'il y a même plusieurs lettres de saint Bernard où il a signé simplement : Bernard, abbé de Clairvaux; depuis, néanmoins, que je suis religieux, il ne m'est point arrivé d'écrire mon nom sans mettre

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