LIVRE IX, CHAPITRE XVII
« Il faut au moins, en outre, une demi -heure pour les vides de la journée, les moments perdus (ce qui est inévitable)-, les allées et les venues, les nécessités indispensables. Il ne reste donc au plus dans la journée qu'une heure et demie de lecture, dix mois de Tannée, et deux et demie en carême (1).
« La raison pour laquelle saint Benoît a donné plus de lecture en ce saint temps, c'est qu'il le regarde comme plus particulièrement consacré à la piété, ainsi qu'il s'en explique; il veut qu'on s'y occupe davantage de Dieu, et que la lecture des choses saintes y ait plus d'étendue que dans le reste de l'année. Ce qui fait voir clairement, pour le dire en passant, quelle est la qualité des livres et le genre de lecture qu'il prescrit alors. »
Mabillon prétendait qu'on pouvait assigner à l'étude les lectures assez longues qui se faisaient pendant le repas et avant Compiles (2). Dom de Vert répondait que la lecture de table qui durait environ une demi-heure ou trois quarts d'heure, était ordinairement ou des Saintes-Écritures ou de quelques sermons des Pères, celle qui précédait Complies, et qui était encore moins longue, lectis quatuor aut quinque foliis, devait se faire dans les livres marqués par saint Benoît, comme les Conférences de Cassien ou quelque autre capable de donner de l'édification, aut certe aliquid quocl œdificet audientes. Qu'on décide si telle lecture peut passer pour une étude, telle que Mabillon l'a définie, une application sérieuse à quelque science ; surtout pendant le repas où il paraît que l'attention est un peu partagée.
Mabillon soutenait qu'on pouvait encore étudier durant le temps qui restait entre Matines et Laudes en hiver (3). Mais ce temps, ainsi qu'il est précisément marqué dans le chapitre vme de la Règle, devait être employé par les Frères, à penser aux Psaumes et aux leçons dont ils avaient besoin, c'est-à-dire à les prévoir, les étudier, les apprendre par cœur. Il n'y avait que les longues leçons qu'on lisait dans le livre et sur le pupitre ; encore fallait-il s'exercer à les bien lire et à les bien prononcer, à bien ponctuer et à bien accentuer; ce qui n'était pas aisé dans des manuscrits, souvent fautifs, la plupart sans accents, sans points et sans virgules. Tout le reste, Psaumes, Antiennes, Répons et Versets, se chantait ou se récitait la nuit sans lumière.
Les premiers moines de Saint-Benoît, dit Dom Martene, s'adonnaient à l'étude du chant après Matines, cantum post vigilias discebant patres nostri. Le lieu où ils s'exerçaient s'appelait Y École des chantres, schola ca-
(1) P. 4 et 12 de Y Explication. (Dom Colomban.)
(2) Réflexions, etc., t. I, p. 73.
(«) Ibid.
nentium, et il y avait comme quatre classes différentes où l'on montait à mesure qu'on avançait : la classe du psautier, du Propre du temps, celle du Propre des saints, et la quatrième des Offices communs du temps.
Ainsi, bien loin que les moines pussent employer à l'étude des sciences et des lettres, comme on le prétend, l'intervalle qui se rencontrait l'hiver entre Matines et Laudes, ils n'avaient pas même assez de tout ce temps-là qui était environ d'une heure et demie, les jours ouvriers, et d'une heure les fêtes et dimanches, pour prévoir et apprendre leurs psaumes, leurs leçons, en un mot, tout leur Office. D'où vient que saint Benoît est obligé de leur donner encore un supplément, l'après-midi, depuis le premier octobre jusqu'en carême ; post refectionem vacent lectionibus suis aut psalmis.
En effet, il y avait des moines qu'on appelait duricordes, têtes dures, à qui des années entières suffisaient à peine pour apprendre seulement un certain nombre de psaumes. On rapporte d'un moine du Bec qu'il employa sept ans à étudier le psautier, sans pouvoir le rendre (reddere), c'est-à-dire le réciter devant l'abbé. On raconte d'un autre religieux du même monastère, qu'il mit une année entière à apprendre le Cœli enarrant, en sorte qu'il resta un temps infini dans le cloître du psautier, sans pouvoir avancer.
Mabillon avait dit qu'on pouvait aussi employer le temps de la méridienne à lire suivant la Règle (1). Il est vrai qu'elle permet de lire au lieu de dormir; mais outre que cette méridienne n'allait jamais au-delà de trois quarts d'heure, les jours ordinaires, il est difficile de concevoir qu'un moine qui s'est levé à minuit ou une heure pour chanter Matines et Laudes en été; qui ne s'est point ensuite recouché, et qui depuis Prime n'a cessé de travailler jusqu'à dix heures du matin ; qui sort de table à midi et demi ou environ, après avoir été à jeun pendant dix-huit heures, comment ce moine, épuisé de travaux et de veilles, n'ait pas besoin, dans la grande chaleur du jour, de prendre du soulagement et du repos ; qu'il puisse se passer de ce petit supplément du sommeil de la nuit ; et qu'au contraire il ait assez de force et d'attention pour s'appliquer à une lecture sérieuse, à l'étude des sciences et des lettres. On doit du moins avouer que cela n'est pas naturel, que le cas est fort rare et fort extraordinaire, et qu'il n'y a pas beaucoup à compter pour l'étude sur le temps de la méridienne. Aussi saint Benoît dit-il : Si quelqu'un par hasard a envie de lire, il pourra le faire alors.
(1) Réflexions, etc.3ï. ï,p~. 73.