LIVRE IX, CHAPITRE XYII
Enfin, les jours de dimanche et de fête, ajoutait Mabillon, étaient tous consacrés à l'étude,, après l'Office divin et la prière (1). Dom de Vert avouait que l'on avait alors pour la lecture deux heures et demie de plus que les jours ouvriers. « Je consens, disait-il, qu'on ajoute encore, ces jours-là, autant d'heures de lecture qu'on voudra, cela ne fait rien au fond. Car peut-on seulement imaginer que, du temps de saint Benoît, les moines s'exerçassent les fêtes et les dimanches à l'étude des sciences et des lettres, et qu'en des jours aussi saints ils pussent se permettre d'autres lectures que des lectures spirituelles, tandis que les pieuses personnes du siècle se seraient fait scrupule de s'occuper alors d'autre chose que de la prière et de l'exercice des bonnes œuvres?
Voici ce qu'ajoutait encore le savant bénédictin dans un autre passage de ses Réflexions : « Comme saint Benoît, dit-il, ne marque pas précisément l'heure pour le coucher, après le temps de Matines et de Laudes, qui durait tout au plus trois heures, on pouvait encore prendre au moins deux heures sur le reste de la nuit (2). »
Il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de déterminer ce qu'est ce reste de nuit et où on peut le prendre. Ce n'est pas après Matines, car en été le temps qui les sépare des Laudes ne consiste que dans quelques moments que l'on donne aux nécessités de la nature, parvissimo intervalle) quo Fratres ad necessaria naturœ exeunt, custoclito. L'intervalle, àla vérité, est beaucoup plus long en hiver, mais nous avons vu que la Règle le destine à d'autres occupations.
Ce ne peut pas être également après les Laudes, car souvent cet office était immédiatement suivi de Primes, particulièrement en hiver; en tout temps l'espace était très court. Aussi les anciens moines ne l'employaient guère qu'à se peigner, à se laver le visage et les mains, à se chausser, à remettre leur couteau à leur ceinture, enfin à s'asseoir et à se reposer en quelque endroit, par exemple dans le cloître, comme à Citeaux, où il n'était pas permis de lire, intérim fratres sedeant in claustro, sed non levant. Supposé que cet intervalle fût plus long, on pouvait l'employer, selon la conjecture de Mabillon lui-même, dans son Traité de lamesse et de la Communion, à faire la prière mentale dont parle la Règle (ch. xx). Il n'est guère possible, en effet, de la placer ailleurs: tout le reste de la journée est employé, tous les vides sont remplis, tous les moments sont occupés. On dira peut-être que ces deux heures se prenaient sur le temps de la
(1) Bé/îexions, etc., t. I, p. 73.
(2) Ibid:,i. II, p. 11 s.
nuit qui précède Matines ; mais cela ne se peut. Il y aurait donc eu neuf heures, depuis le coucher qui suivait précisément Complies, jusqu'au lever des Frères; sept pour le repos et deux pour l'étude. Or, il est démontré qu'à se régler sur les jours de l'équinoxe, il n'y en avait que sept au plus, peut-être un peu davantage vers le mois de novembre, et huit au fort de l'hiver. Conçoit-on comment des moines qui étaient tous couchés dans un même lieu, sans autre séparation que celle des lits, sans cloison, sans rideaux, pussent avoir la liberté de se lever la nuit, d'aller quérir de la lumière pour étudier pendant que leurs Frères dormaient? Le moindre bruit n'était-il pas capable de troubler tout le dortoir?
Voici donc la grande difficulté, selon M. de Vert; il s'agit d'accorder, d'allier l'étude dans un moine bénédictin avec environ six heures de chœur, autant de travail manuel, sept heures de sommeil, une heure de réfectoire, environ une demi-heure, ou au moins un gros quart d'heure d'oraison mentale, une autre demi-heure (ne mettons qu'un quart d'heure) pour les nécessités indispensables, les temps perdus; une heure ou une heure et demie (peut-être deux) pour l'étude du psautier, des leçons et de tout ce qui se dit et se chante à l'église ; enfin, une autre heure et demie, et en carême deux heures et demie de lecture des choses saintes et spirituelles : lectio divina ; en tout vingt-quatre heures.
Que l'on juge, après cela, s'il est possible que ce moine ait le loisir de s'appliquer à l'étude des sciences et des lettres, sans rien déranger de ses exercices, sans s'exempter et sans se séparer des observances communes. Il faut nécessairement de deux choses l'une : ou qu'on se livre aux études contrairement à la Règle, ou qu'on ait recours aux dispenses. L'abbé de Rancé trouvait cet argument si fort qu'il l'appelait un coupe-gorge (1).
Au reste, Mabillon avouait dans son livre des Réflexions qu'on dispensait, dans la Congrégation de Saint-Maur, ceux qui se livraient à des travaux, à des études de longue haleine. On les exemptait, comme les étudiants (scholares), de Matines, de Prime et de Complies alternativement. Quant au travail des mains, on l'avait réduit à une heure, au lieu de six (2).
L'abbé de Rancé avait aussi reconnu qu'on pouvait et qu'on devait donner, dans quelques cas très rares, des livres et du temps à ceux des religieux qui auraient une aptitude extraordinaire pour l'étude (3). Mais pendant près de quarante ans qu'il fut supérieur de la Trappe, il ne dis-
(1) Maupeou, t. II, p. 86.
(2) Réflexions, t. II, p. 173 et 176.
(3) Voir Dom Gervaise, Apologie, p. 85 et