LIVRE VII, CHAPITRE IV
rance. Vous en fûtes vous-mêmes épouvantés , lorsque vous entendîtes les
cris terribles qu'il poussait dans son effroi Mettons-nous donc en garde
contre les ennemis invisibles de notre salut, surtout dans ces saints jours ( de Carême ) , où ils témoignent que votre ferveur les tourmente plus cruellement que dans les autres (1). »
Il ne faut donc pas s'étonner que l'enfer se soit aussi déchaîné de la même manière contre la Trappe. « On ne doit pas non plus nous accuser, dit Dom Le Nain dont nous empruntons les paroles, de rapporter ici des fables, puisque nous n'écrivons rien qui n'ait été attesté comme véritable par ceux qui en furent les témoins, ou qu'ils n'aient appris de la bouche même de leur vénérable abbé.
« Il lui arriva fréquemment à lui-même, durant la nuit, d'entendre de grands bruits de voix confuses; d'autres fois, c'était un cri aigre et perçant; ou bien on frappait rudement à sa porte; tantôt il sentait une force étrangère, comme si quelqu'un eût voulu l'enlever; tantôt même, étant éveillé, il entendait dans le dortoir un vacarme affreux : ce qui dura depuis le mois d'août jusqu'à la Toussaint, et si habituellement, qu'il n'y avait pas de nuit que ces accidents n'arrivassent, sans cependant qu'il en fût le moindrement effrayé: tant était grande sa foi et sa confiance en Dieu.
« Un religieux entendit durant deux heures dans sa cellule , pendant la nuit, quelque chose de semblable : des cris tantôt rauques, tantôt perçants retentissaient à ses oreilles; on frappait à sa porte et sur sa table si rudement, qu'on eût dit qu'il y avait là une réunion de gens qui se battaient. Une autrefois, une main de fer semblait passer et repasser sur son chevet, et faisait frissonner tout son corps, quoiqu'il fût, d'ailleurs, inaccessible à la peur. L'abbé de Rancé reconnut dans ce tremblement un signe non équivoque de la présence du démon.
« Un troisième, d'une force d'esprit peu commune, s'éveillant en sursaut, entendit le bruit d'un homme qui allait et venait à grands pas dans sa cellule, et en fut saisi d'effroi. Plusieurs se sentaient aussi tentés intérieurement d'une manière extraordinaire. Les relations que le Révérend Père abbé a lui-même écrites de la mort de quelques-uns de ses religieux, offrent des exemples de semblables obsessions. Ces agitations, ces bouleversements devinrent si fréquents dans le monastère, que l'on fut d'avis, si cela continuait, d'exorciser la maison. Mais la fête de la Toussaint ve-
(1) « Denique ante hos paucos dies (ipsi scitis) unum queradam ex vobis et prius dor-
mientem et postea excitatum Etiam omnes vos pariter expavistis, cum territus ille
terribilem nimis exclamasset in vocem, etc. » Edit. Rened., t. I, p. 84R.
36 HISïOIHE DE L'ABBÉ DE RANCÉ
nue, les religieux conjurèrent, avec plus de foi et de ferveur encore, les anges, les saints et tous les habitants du Ciel, de venir à leur secours : l'enfer fut vaincu, et les démons rentrèrent dans leurs ténèbres et leur silence (1). »