‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 25 sur 445 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le livre De la Sainteté et des Devoirs de la vie monastique est critiqué par les Bénédictins; Mabillon adresse à l'auteur quelques observations; l'abbé de Cîteaux l'attaque dans un Chapitre; ce qu'on en pense dans l'Ordre de Prémontré (1683-1684).

L'abbé de Rancé avait répondu à Bossuet , qui le pressait de faire imprimer son. ouvrage : « Monseigneur, vous allez me mettre tous les Ordres religieux sur les bras! » Ce qu'il avait prévu arriva : des clameurs confuses s'élevèrent contre lui de presque tous les cloîtres. Son livre , il faut bien l'avouer, n'était pas de ceux qui sont si adroitement composés qu'ils plaisent à tout le monde, si habilement polis qu'ils glissent doucement et bénignement sur toutes les opinions sans en froisser aucune. Il avait ses angles et ses saillies fortement prononcées; il avait sa pointe et son tranchant pour pénétrer et tailler dans le vif. Il n'était point destiné à traverser son siècle , comme le vaisseau, une mer calme, sans laisser aucune trace de son passage; mais bien à s'y enfoncer avec des déchirements, et à le sillonner comme le fer de la charrue une terre longtemps abandonnée. Des ouvrages de cette sorte rencontrent, d'un côté, des défenseurs ardents, des admirateurs enthousiastes; et, de l'autre, ils provoquent l'opposition la plus passionnée, les critiques les plus amères et les plus violentes.

L'abbé de Rancé exprime lui-même parfaitement ces deux courants opposés de l'opinion publique, en répondant à un de ses amis qui l'avertissait des attaques dont il était l'objet :

« Au moment que je reçois votre lettre, lui dit-il, j'en reçois huit autres dans lesquelles des évêques me mandent qu'ils le feront lire dans leurs diocèses à tous les réguliers et à toutes les communautés religieuses. Des abbesses m'écrivent qu'elles embrassent tous les sentiments et toutes les

(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 280; — Le Nain, Vie de M. de Rancé, t. I, p. 214-215.

maximes de ce livre, et qu'elles le regarderont comme leur règle; d'autres, qu'elles en feront leur directeur. Des ecclésiastiques, pleins de piété et d'érudition , m'assurent qu'ils ne sauraient se lasser de le lire pour leur instruction, et qu'il leur convient aussi bien qu'aux moines. Des gens même du grand monde, et d'une profession à ne pas se soucier de ces sortes de choses, prennent un plaisir singulier à le lire. Il sera malaisé qu'il ne se trouve des gens qui s'offenseront de ce que j'ai dit; mais ceux qui sont selon le cœur de Dieu, y trouveront des forces et de la consolation, et les autres de la confusion et du trouble. Ma consolation est que je n'ai eu aucune envie de blesser personne : je n'ai parlé que de nos obligations; mais il y en aura qui recevront les choses avec des dispositions contraires (1). »

11 n'ignorait pas, comme il le mandait à Bossuet, que sa doctrine, quoique très constante par la tradition, par les exemples et l'enseignement des saints Pères, si on voulait la faire sortir de l'enceinte de h Trappe, soulèverait des orages, parce que les coutumes avaient prévalu sur les vérités. « Mais, ajoutait-il, les hommes diront de moi tout ce qu'il leur plaira; ils ne sauraient changer la couleur d'un seul de mes cheveux, je ne serai ni justifié ni condamné par leur jugement; ma cause est entre les mains de Dieu : ce sera lui qui en décidera pour le temps comme pour l'éternité (2). »

On lui adressa d'abord un grand nombre de lettres très vives et très piquantes, dans lesquelles on le menaçait d'une réfutation publique: ni sa personne ni son œuvre n'étaient épargnées. Les premiers adversaires qu'il rencontra sur sa route furent les Bénédictins. La Réforme de Saint* Maur était alors en grande réputation de science et d'érudition. Elle se croyait attaquée dans plusieurs passages du livre de l'abbé de Rancé : il y eut d'abord un mécontentement secret, puis de sourdes rumeurs. Enfin, on craignit, dans cette congrégation, que certains religieux, trop ardents, n'écrivissent sous la première impression d'un sentiment de vengeance, et ne se laissassent emporter trop loin. Pour empêcher que ce différend ne prit de plus grandes proportions et ne fit dans le monde un éclat regrettable, on chargea Mabillon de soumettre à l'abbé de Rancé quelques réflexions. Il le fît, comme c'était son habitude, dans un esprit de paix, de charité el de modestie. Il y avait d'abord des observations générales sur l'ensemble de l'ouvrage (3).

(1) Manuscrit de Septfons, cah. X, p. 232; — Le Nain. Vie de M. de Rancé i. I, liv. m, C. vi, p. 210.

(*) Id., Ibvl.. p. 217.

3, Réflexions de Dom Jean Mabillon tur les Devoir* monastique?, avec les réponse»

« Il lui semblait, disait-il, 1° que Ton poussait trop loin les exemples de quelques saints moines orientaux, qui étaient sans doute plus robustes que les occidentaux, comme Cassien même le témoigne au commencement de ses Institutions; 2° que l'on donnait ce qui n'était qu'exhortation ou conseil, dans leurs écrits , pour de véritables préceptes ; 3° que , pour éviter les inconvénients dans lesquels étaient tombés les anciens moines, on portait les remèdes dans des excès qui pouvaient aussi avoir des inconvénients; 4° que les religieux ne devaient point être obligés à la pratique de tous les conseils évangéliques , mais seulement de ceux dont ils avaient fait profession ; 5° enfin, que la rigueur, en quelques endroits, ne paraissait pas assez tempérée par une charitable condescendance. »

Venaient ensuite les réflexions particulières. Mabillon désapprouvait les humiliations telles qu'elles se pratiquaient à la Trappe, et pour les mêmes raisons que l'abbé Le Roy. Il prétendait que, pour le silence, on dépassait saint Benoît et saint Bernard; que le refus que l'on faisait aux religieux de se consoler quelquefois les uns les autres, par de pieuses conversations, était contraire à la règle, qui accorde ce secours même aux excommuniés. Il penchait pour qu'il fût permis de sortir du monastère dans les besoins pressants des parents , ou dans d'autres circonstances exceptionnelles (1).

Enfin , apparaissait pour la première fois la grande question qui devait, plus tard, faire tant de bruit. « Le retranchement des études, disait le savant Bénédictin , est contre l'esprit des anciens et de l'Église : le concile de Trente les ordonne dans les monastères; de tout temps on en a eu l'usage dans l'Ordre de Saint-Benoit. Les écoles extérieures n'étaient que pour les séculiers, mais les écoles intérieures étaient pour les religieux et les enfants, qui, sans cela, seraient demeurés sans savoir lire, puisqu'ils étaient reçus à l'état monastique dès l'âge le plus tendre. Les anciens conciles portent les moines à l'étude, et l'esprit d'oraison et de travail a besoin de ce secours, surtout lorsque la première ferveur est passée. »

Mabillon prenait la défense des Observances mitigées, pourvu qu'elles fussent autorisées par l'Église.

« Toutes ces réflexions , disait-il en finissant, sont plutôt des doutes que l'on propose , que de véritables difficultés que l'on oppose à un livre excel-

le l'auteur de ce livre. Manuscrit autogr., inédit, Bibliothèque Impériale, 17 pages. Portefeuille (Gorbie), n° 41.

(1) Quoiqu'aufond il fût de l'avis de l'abbé de Rancé pour l'abstinence, il lui paraissait certain que les disciples de saint Goloniban mangeaient des volailles, comme on le voit dans la Vie de saint Bertulphe, abbé de Bobio, qui en partagea une entre plusieurs moines; divisit itaque anatem triginta fratribus. (Cet usage était contraire à la Règle).

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