RÉPONSE
« Nous convenons, le Révérend Père Mabillon et moi, dans la fin , qui est d'élever les âmes à la perfection , de les approcher de Dieu ; mais les voies que nous prenons pour y arriver sont différentes : les miennes sont celles de l'humilité et de la simplicité. Le Révérend Père Mabillon choisit des moyens plus élevés, des conduites plus éclatantes, plus magnifiques; il y va par la science, et tend au même but par des routes toutes contraires à celles que nous avons marquées. Véritablement, le chemin qu'il prend est une navigation pleine de dangers; l'autre est une course d'une paix, d'une tranquillité et d'une sûreté presque infinie. Pour ce qui est de la charité, j'espère que la différence des sentiments ne l'altérera jamais. »
Le Père Mabillon avait dit que, pour lire les ouvrages que l'abbé de la Trappe mettait entre les mains de ses religieux, il fallait des études particulières. « Pour moi , répondit-il , je suis persuadé que tout homme qui
entend le latin peut lire avec fruit ces livres Pourquoi faire des mystères? Pourquoi imaginer des difficultés, où il n'y en a point? Pourquoi vouloir faire croire qu'on rencontrera des abîmes et des rochers dans des chemins qui sont aplanis?' Saint Jean Chrysostôme parlait à cent mille âmes: il y avait des néophytes, des catéchumènes, des idolâtres. Saint Augustin parlait à tout un peuple, qui n'était pas théologien. On peut dire la même chose de saint Grégoire. Tous participaient à leurs instructions, tous ramassaient les maximes , les vérités saintes qui sortaient de leurs bouches! »
Il y a bien, çà et là, quelques retours douloureux vers le passé; il y a des plaintes, mais sans amertume et sans emportement. « Qu'ai-je fait, s'écrie-t-il , que rappeler les temps antiques! Les enfants seraient bien à plaindre et bien abandonnés, si on n'osait leur parler de la perfection dans laquelle leurs pères ont vécu. Et, après tout, le péché que j'ai commis et la faute dont je suis coupable, c'est que j'ai fait ce que j'ai pu pour rehausser ceux qui se plaignent de moi, et pour leur rendre leur première excellence et leur première noblesse. Je puis dire, sans en savoir mauvais gré à personne, qu'ils ont agi à mon égard contre toutes les règles de la gratitude et de la justice, en me rendant le mal pour le bien que j'ai tâché de leur faire; c'est précisément se conduire comme un pauvre homme qui se soulèverait contre ceux qui voudraient le tirer de la misère et le dépouiller de ses haillons pour lui mettre au cou le collier d'or et le revêtir de pourpre (1). »
Comme dans tous ses autres ouvrages, il a toujours les regards fixés sur la perfection primitive de l'état monastique. C'est à cet idéal qu'il a dévoué son âme, son cœur et sa vie. « On m'accuse, dit-il, d'un crime dont je ne serai jamais coupable , qui est de rabaisser ma profession et de lui ôter les avantages qui lui sont dus (2). Je n'ai pas pu lui donner des marques plus évidentes de l'estime que j'en fais, qu'en l'embrassant et la préférant à toutes les autres conditions du monde. Véritablement, c'est à quoi je n'aurais jamais pensé, si je ne l'avais considérée que dans les usages, dans les pratiques et dans l'état présent où elle se trouve. J'ai remonté aux origines, aux constitutions anciennes; je l'ai vue dans sa beauté, dans son éclat, dans sa vérité : c'est ce qui m'a donné de l'amour pour elle; c'est ce qui m'a persuadé que le monde, tout grand et tout riche qu'il est, n'avait rien qui lui fût comparable, et qu'on ne lui dût
(1) P. 91 du Manuscrit.
(2) Réflexions, p. 238.