LIVRE IX, CHAPITRE XVIII
sacrifier. J'ai toujours conservé ce sentiment, et c'est ce qm fait encore, aujourd'hui , que je ne puis souffrir qu'on altère sa pureté , qu on affaiblisse sa splendeur naturelle, sous prétexte de lui donner des ornements nouveaux et étrangers qui l'avilissent au lieu de le relever. »
Ce qu'il va de plus étonnant dans cet écrit, c'est l'érudition. On se demande comment l'abbé de Rancé, traitant le même sujet pour la troisième fois, a pu trouver encore tant à dire sans se répéter? Semblable a un heureux chercheur d'or qui rencontre de nouveaux filons à mesure qu'il creuse, plus il pénètre dans l'ancien monde monastique, plus il y fait de découvertes nouvelles. Il plane pardessus comme l'aigle; rien n'échappe à son regard perçant : les hommes, les institutions, les choses, les dates lui apparaissent en même temps , sans confusion ; il les distingue, il les démêle, et leur assigne leur place particulière. Ce n'est point un glaneur, mais un moissonneur qui coupe à pleine faucille dans le champ de l'histoire, et fait la plus abondante récolte , où il semblait qu'il n'y eut plus que quelques rares épis à ramasser. On ne peut s'empêcher de se demander ce que serait devenu cet homme si heureusement doue, s'il se fût exclusivement livré à l'étude? Certainement, il eût marché de front avec les plus grands savants de son siècle.
Cette connaissance approfondie des temps antiques n'apparaît nulle part avec plus d'éclat, que dans les pages où il représente l'état monastique aux VIIIe, IXe et Xe siècles. On lui avait objecté que le nombre des moines qui s'appliquaient à l'étude n'avait pas été aussi considérable à cette époque de dégénérescence qu'il l'avait avancé. Il défend son opinion dans une longue dissertation, qui est certainement un modèle de critique et d'exactitude. Il semble que rien ne lui a échappé, la matière est épuisée; on ne voit vraiment pas ce que le Père Mabillon, même avec les immenses ressources de son érudition, aurait pu répondre. « Il n'est personne, dit-il en finissant, qui ne m'ait condamné sur des objections faites avec tant de confiance et de hardiesse, et, cependant, voilà des preuves convainquantes et des démonstrations auxquelles il n'y a pas moyen de répliquer. C'est
ainsi que les grands hommes se mécomptent Mais quand le Révérend
Père Mabillon ne se serait point mépris, il aurait bien pu nous faire grâce de ces cinq hommes qu'il prétendait nous ôter. Outre ceux que nous venons d'ajouter au VIIIe siècle, et les quarante-cinq du IXe, qui doivent demeurer pour constants, voici la liste de ceux qui nous reviennent et qu'on y peut joindre, savoir : quarante au IXe, et, pour combler la mesure, quatre-vingt-quatorze au Xe (1).^
(1) P. 40 et 94 du Manuscrit.
Il y a certaines difficultés qui paraissent entièrement éclaircies. Ainsi, le Père Mabillon avait dit qu'il ne savait pas pourquoi on avait dissimulé le témoignage de la Règle du Maître, qui s'explique clairement en faveur des études. « Il n'aurait point été surpris de mes paroles, répond l'abbé de Rancé, s'il s'était donné la peine de lire, dans cette Règle même, l'explication que je lui ai donnée. Voici les termes : Nam in alphabeto majores nsque ad quinquagenariam œtatem litteras meditari hortamur (1). Il en est de même de celle de Saint-Aurélien, qui dit : Litteras omnes discant. Or, cette expression, litteras omnes discant, ne doit point avoir d'autre sens, sinon que tous apprendront à lire. Ce qui fait voir que cette explication est naturelle et véritable, c'est qu'il ordonne la même chose pour des religieuses, et dans les mêmes termes, litteras omnes discant , et qu'il n'y a nulle apparence qu'il ait imposé aux religieuses l'obligation d'apprendre le latin, comme une loi indispensable; mais pour le lire, il y a bien de la différence : car, comme elles étaient obligées à la récitation de l'Office, c'était un devoir dont il fallait qu'elles s'acquittassent avec édification. Enfin , c'est le véritable sens, comme on peut le voir dans le Glossaire de M.DuCange, où il soutient que cela veut dire apprendre à lire, ou à assembler des lettres; litteratus ou litterator, celui qui apprend à lire. De plus, le Père Mabillon n'a pas rapporté le passage entier ; car ce saint, après avoir dit que tous apprennent à lire et le Psautier, ajoute que les gardiens de troupeaux et de bestiaux y seront obligés, ce qui prouve invinciblement que le terme litteras ne s'entend point de l'étude. »
Il fait bon marché de tout ce qui le touche personnellement. Ainsi le Père Mabillon l'avait cité comme exemple, pour montrer l'avantage des études monastiques, et le mettre en contradiction avec lui-même. «Sur cela, dit-il, j'ai deux choses à répondre : l'une, que ma capacité est si bornée, et particulièrement depuis que je fais profession, il y a tantôt quarante ans , de ne rien savoir que ce qui peut être propre à un homme qui n'est plus du monde, et qui veut tout ignorer, hors Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, qu'elle n'est pas digne d'être comptée pour quelque chose; l'autre, que si j'avais quelque érudition, je l'aurais acquise avant que de m'être engagé dans la retraite : ce serait un fait singulier, qui ne tirerait pas à conséquence; mais pour l'usage qu'on me reproche que j'en ai fait, je puis dire, comme saint Paul : « Factus sum insipiens, vos me coegistis (2). »
(1) Regul. Magist.y c. 50.
(1) Réflexions, p. 68 et 69 du Manuscrit.