‹ Histoire de l'abbé de Rancé et de sa réformeChapitre 242 sur 445 · LIVRE IX, CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

LIVRE IX, CHAPITRE XVIII

On pourrait citer cinq ou six répliques un peu vives ; mais , le plus souvent, cette vivacité est tempérée par quelques mots flatteurs : ainsi, après avoir parlé avec beaucoup de force et d'énergie de la difficulté d'allier la piété avec les grandes études , l'humilité avec la science, thèse à laquelle il revient souvent et qu'il a peut-être exagérée, il termine par ces mots: « De toute les choses la plus rare, c'est de voir un homme savant qui soit vraiment humble ; ce qui se peut dire, néanmoins, à l'honneur et à la gloire de celui duquel je suis obligé d'examiner les sentiments et les raisons (1). »

La foi vive, ardente en la cause que l'on défend, est ainsi faite; elle n'admet pas de partage, et ne se plie pas aux compromis. L'abbé de Rancé ne fait aucune concession dans ce dernier écrit. Après avoir passé en revue tous les moyens de défense de son adversaire, il déclare n'avoir aucun motif de modifier sa première pensée , il s'y tient ferme. « A moins, dit-il, qu'on ne nous fasse voir l'obligation d'étudier dans les Règles anciennes, on s'impatientera d'entendre toujours la même réponse; mais quand on ne nous dira rien de nouveau, et que l'on ne nous proposera que les mêmes difficultés, nous n'avons que la même solution à donner: c'est une espèce de rocher contre lequel il faut que se brisent toutes les raisons et toutes les instances de ceux qui ne sont pas de notre sentiment. »

Ce qui manque à cet ouvrage comme aux autres de l'abbé de Rancé, ce sont les jointures, c'est l'ensemble, c'est l'unité dans la variété, una varietas. Cependant quoique les diverses parties de cette vaste composition n'offrent pas entre elles, au premier coup d'œil, une liaison apparente, elles se tiennent par une sorte de connexion naturelle; elles tendent et se poussent vers le même but, en obéissant à l'impulsion rapide qui les entraîne. Nous aurions voulu en caractériser le style; mais c'est moins un style qu'un épanchement, une effusion de l'âme et du cœur. Les citations n'en peuvent pas donner une idée exacte. Aucun style, moins que celuici, ne se prête à se laisser transporter par fragments. Le mouvement se brise, l'accent s'altère, l'harmonie se trouble. Il faut voir, il faut lire l'original lui-même.

« Quoique je sois persuadé, dit l'abbé de Rancé en finissant, que je n'ai rien avancé dans cet examen des Réflexions du Révérend Père Mabillon, qui ne soit appuyé sur des principes constants, et que le seul intérêt de la vérité m'ait obligé d'exprimer ce que je pensais; cependant, s'il arrivait que l'Eglise y trouvât quelque chose de répréhensible, je

{i) P. 270 du Manuscrit.

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n'aurais dans cette occasion, non plus que dans toute autre, qu'une volonté sincère de suivre les siennes : je les ai toujours regardées et les regarderai, jusqu'au dernier soupir, comme des lois inviolables. <»

Après avoir déclaré que le seul intérêt de la vérité l'avait obligé de parler, il protestait de nouveau que la différence qui se rencontrait entre les sentiments du Révérend Père Mabillon et les siens, n'empêchait pas qu'il n'eût pour sa vertu et pour son érudition toute l'estime qui lui était due; qu'il le distinguerait toujours d'un grand nombre d'autres moines, qui étaient loin de lui ressembler; que si l'amour pour la vérité ne lui permettait pas de rien rabattre, ni de rien changer dans ses sentiments, l'amour de la charité voulait qu'il effaçât ou qu'il désavouât tout ce qui pourrait paraître de trop vif, de trop animé dans les termes et dans les expressions dont il s'était servi.

« J'espère, ajoutait-il, que Dieu donnera sa bénédiction à cet ouvrage, auquel on ne s'est appliqué que pour empêcher qu'on ne transférât à la créature une gloire qui n'est due qu'à lui seul, contre cette déclaration si expresse qu'il nous a laissée par ces paroles de son prophète : « gloriam meam alteri non dabo; » en attribuant cette odeur de vie que les anciens solitaires ont répandue dans l'Eglise de Jésus-Christ, cette édification dont ils l'ont remplie, cette réputation sainte qu'ils s'y sont acquise, à la doctrine, à la science, à l'étude : ce qui n'est qu'une recherche, une industrie purement humaine; au lieu de considérer ces merveilles comme des effets de sa miséricorde, des dons de sa grâce , des opérations de son esprit, à qui seul appartient de faire des choses miraculeuses. Qui facit mirabilia magna solus (1). »

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