LIVRE X, CHAPITRE PREMIER
pellent ces temps antiques où les rois aimaient à se rendre avec leurs gens d'armes dans les monastères pour s'y recueillir et s'y recommander à Dieu. Ils priaient, ils chantaient et conversaient avec les solitaires sans respect humain ; le roi avait la même foi que le soldat et le soldat la même foi que le moine, tous étaient un en Jésus-Christ.
Monsieur entendit les Vêpres et passa ensuite au réfectoire où il demeura tout le temps de la collation, allant et venant d'une table à l'autre, et s'entretenant avec l'abbé (1); les religieux avaient la permission de le regarder. On lui prépara son souper dans la salle des hôtes, où on le conduisit avec toute sa suite. On lui servit les mêmes mets qu'aux hôtes ordinaires, c'est-à-dire des œufs frais, une omelette et des haricots, il trouva tout cela fort bon. Pour le vin, le maréchal d'Humières y en avait envoyé d'avance. Il assista à une grande partie de l'office du matin et à la messe qui suivit, paraissant très édifié de tout ce qu'il- voyait et entendait; il voulut que tous ses gens y assistassent pareillement (2). Une quinzaine d'entre eux furent si sensiblement touchés, qu'ils protestèrent que, s'ils n'eussent été engagés au service du roi, ils ne seraient pas sortis de cette solitude, quoiqu'ils n'eussent point encore pensé sérieusement à leur éternité (3).
Monsieur, avant son départ, désira visiter tout l'intérieur du monastère : en passant au réfectoire, il aperçut le Frère servant qui posait sur les tables, à côté des écuelles, le pain des religieux, il lui en demanda un morceau qu'il emporta. Puis, après avoir fait remettre cinquante pistoles au cellérier, il prit la route de Versailles, où il arriva le même jour, en passant par Dreux. Au soupe du roi il voulut lui faire voir, ainsi qu'aux seigneurs et aux dames de la cour, le pain de la Trappe ; les courtisans se le passèrent de main en main.
Sa Majesté parut très édifiée de tout ce qu'on lui raconta de la vie des religieux. Alors, Monsieur profita de cette occasion pour parler à son auguste frère de l'abbé de Rancé et de sa maison, et demander sa protection pour l'un et l'autre. Le roi se montra très favorablement disposé (4).
Disons-le en passant : ce pain noir et grossier de la Trappe, ce vrai pain de chien que les anges de la terre mouillaient de leurs larmes et man-
(1) Le Nain, Vie de M. de Rancé, 1. 1, p. 315 et 320.
(2) Portefeuille duR.P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 13 et suiv. (Biblioth. lmp., n» 8, P. P.)
(3) Le Nain, t. I, p. 319 et 320.
(4) Portefeuille du R. P. Léon, de Sainte-Catherine de Sienne, p. 13; — Marsoll., V>e de M. Vàbbé de la Trappe, t. II, p. 193.
geaient par pénitence, placé sous les yeux de Louis XIV et de sa cour, était une prédication qui, pour bien du monde, pouvait être plus éloquente -que les sermonsjie Bourdaloue et de Bossuet.
La duchesse de Guise écrivit toutes ces particularités à l'abbé de Rancé, qui lui répondait le 23 août: « Il est vrai, Madame, que Monsieur n'a pu parler plus avantageusement qu'il a fait de ce qu'il a vu à la Trappe ; et par ce qu'on a entendu dire au roi, il paraît que cela a fait impression sur son esprit. Dieu est le maître, il disposera des choses pour sa gloire et pour le salut de ceux qui ne doivent songer qu'à le servir et qu'à lui plaire. M. le cardinal de Bouillon est ici depuis trois jours. Il a vu de près tout ce qui s'y passe; il n'a rien vu qu'il n'ait approuvé et qui ne l'ait touché: il' s'en retourne demain. Il ne faut point douter que l'envie en pâtisse un peu (1). »
Emmanuel-Théodore de la Tour, cardinal de Bouillon, était d'une famille très distinguée et neveu de Turenne. Sa naissance plus que ses talents lui frayèrent la route des dignités ecclésiastiques. Son oncle avait demandé pour lui au roi le chapeau de cardinal, et il lui avait été accordé, lorsqu'il avait à peine vingt-cinq ans. 11 était abbé de Saint- Ouen de Rouen, de Saint-Vaast d'Arras, de Tournus, etc. Il fut ensuite élevé à la place de grand-aumônier de France.
Il était à cette époque dans la période la plus belle et la plus glorieuse de sa vie. La Providence le conduisit alors à la Trappe, comme dans une sainte solitude, pour lui parler au cœur, et lui montrer par des exemples vivants, la fragilité et le néant de la vie, la vanité des espérances et des honneurs du monde. Combien, plus tard, lorsque son existence fut empoisonnée par une longue et cruelle disgrâce, quand il erra pauvre et proscrit sur la terre d'exil, après sa malheureuse ambassade de Rome, combien ne dut-il pas se rappeler ce qu'il avait vu et entendu à la Trappe î Combien ne dut-il pas regretter de ne pas s'y être choisi un asile pour y finir ses jours en paix!
Il eut beaucoup de plaisir à s'entretenir avec M. de Saint-Louis, qui avait servi sous Turenne son oncle, et quoi qu'en ait dit Saint-Simon (2), pendant les trop courts moments de retraite qu'il passa dans ce désert, il parut édifié et heureux.
Plusieurs autres ecclésiastiques occupant un rang distingué dans le clergé de Paris, vinrent pareillement à la Trappe dans ce moment, les uns
(1) Collect. Hattingais, Bibl. Imp., 3009.
(2) Mém., t. VI, p. 218.